Entretien avec Alexandre Del Valle
Le Lien : Alexandre del Valle, vous êtes chercheur au Centre de Recherche Géopolitique (CRG), et spécialiste des questions internationales et stratégiques. Vous venez de rééditer aux Editions des Syrtes, un livre capital, "Guerres contre l'Europe : Bosnie, Kosovo, tchétchénie", où vous analysez les effets pervers de la "Stratégie de la ceinture verte", qui ouvre la voie à l'Islamisme en Bosnie au Kosovo et en Tchétchénie et met en péril Israël. Nous sommes loin de ce que les médias nous ont chanté...
Le Lien : Alexandre del Valle, vous êtes chercheur au Centre de Recherche Géopolitique (CRG), et spécialiste des questions internationales et stratégiques. Vous venez de rééditer aux Editions des Syrtes, un livre capital, "Guerres contre l'Europe : Bosnie, Kosovo, tchétchénie", où vous analysez les effets pervers de la "Stratégie de la ceinture verte", qui ouvre la voie à l'Islamisme en Bosnie au Kosovo et en Tchétchénie et met en péril Israël. Nous sommes loin de ce que les médias nous ont chanté...
A. Del Valle : Observateurs et esprits indépendants disposent désormais des informations et du recul nécessaires pour dresser un bilan lucide de ce que l'on a nommé la "Guerre du Kosovo" mais qui fut en fait une véritable punition collective à caractère exemplaire, conçue dans des buts diamétralement opposés à ceux, "humanitaires", avancés pour rallier l'opinion publique.
Derrière la diabolisation de l'Ennemi - serbe - c'est la Yougoslavie socialiste et multiethnique, réfractaire à l'expansion de l'OTAN dans les Balkans et désireuse de rejoindre un "Bloc russo-orthodoxe" en gestation, selon le traité d'Union russo-biélorusse, que les Etats-Unis ont décidé de détruire après avoir compromis toute issue pacifique à la crise lors des accords de Rambouillet. C'est la suite de l'entreprise de démembrement initiée depuis 1992 au profit d'entités réellement ethniquement "purifiées" celles-là : Bosnia Herzegovina musulmane, Croatie, Kosovo, etc. Comme je l'annonçait dans la première version de mon livre il y a un an, on constate que la grande Albanie est en cours de réalisation, toujours avec la complicité plus ou moins passive des Anglo-américains, puisque après le Kosovo, c'est désormais dans le Sud-Est de la Serbie (Presevo) et en Macédoine, comme par hasard à partir de la zone d'exclusion de l'Otan sous contrôle anglo-américain, que les rebelles albanais de l'ex-UCK sévissent...
L.L. : Vous contestez donc qu'il s'agisse d'une "guerre morale", pour prévenir un génocide...
On a instrumentalisé de manière éhontée la Shoah et travestissant les faits douloureux de la seconde guerre mondiale. Les stratèges et relais médiatiques "occidentaux" sont parvenus ainsi à réduire ad Hitlerum, selon la formule de Léo Strauss, les Serbes - pourtant "seul peuple judéophile d'Europe", d'après le mot de Claude Lanzmann, et plus virulents opposants au nazisme dans les Balkans - et à redorer le blason des ultra-nationalistes croates, bosniaques et kosovars, quant à eux réellement alliés à l'Allemagne nazie entre 1940 et 1945. L'Otan est allée même jusqu'à présenter les nationalistes-mafieux de l'UCK comme des démocrates et des résistants ! Mais il s'agissait là de propagande médiatique et de "guerres des représentations" visant à justifier, au moyen de disqualification moralisatrice et de diabolisation de l'Autre, un nouveau containment contre le bloc post-byzantin, le monde orthodoxe ex-communiste, coupable d'être réfractaire à l'Otan et au panturcisme.
En fait, la politique américaine, poussée à son paroxisme par l'équipe Clinton-Albright, a ressuscité le vieux "choc de civilisations" entre un "Occident" coiffé par les Etats-Unis et le monde slavo-orthodoxe - antagonisme qui était censé disparaître avec la chute du Mur de Berlin - voire une Nouvelle Guerre Froide entre "l'Occident" et le Reste du monde. Car chaque bombe lancée sur Belgrade fut reçue comme une gifle à Moscou et un avertissement à New Dehli et Pékin.
L.L. Oui, mais ce faisant, quel but poursuivent les U.S.A. ?
Il faut distinguer les "buts de guerre immédiats", liés au théâtre balkanique et kosovar lui-même, et les "buts de guerre stratégiques", dépassant largement le cadre du théâtre d'opération et rentrant dans le cadre de la stratégie "globale" des Etats-Unis et de l'Otan en Eurasie.
Grosso modo, les "buts de guerre immédiats de l'Otan" s'enchaînaient ainsi : déclenchement de l'exode des Albanais du Kosovo et exacerbation de la "catastrophe humanitaire" ; démembrement-destruction de l'ex-Yougoslavie et soulèvement populaire contre le régime de Belgrade ; justification de l'extension de l'OTAN dans les Balkans et en Eurasie et relance de l'industrie de défense américaine.
L.L. Et à plus long terme ?
Les plus évidents sont la création de facto d'une Grande Albanie dans le but de déstabiliser les Balkans et d'instaurer un protectorat international de l'OTAN dans les Balkans et en Albanie.
De plus, les Etats-Unis fragmentent et ceinturent le monde russo-orthodoxe tout en créant entre l'Europe occidentale et le monde slavo-orthodoxe une "cassure civilisationnelle" durable sur les plans historique, psychologique, spirituelle, politico-économique et géostratégique.
Ainsi, ils escomptent compromettre la construction de l'Union européenne et en font une tête de Pont de l'hégémonie américaine en Eurasie,
La création d'enclaves et abcès de fixation islamiques dans les Balkans déstabilisent l'Europe, et accentuent la cassure Orthodoxie/Occident, en redorant le blason des Etats-Unis auprès du monde islamique.
L.L. Vous dessinez là une véritable stratégie totale qui vise à la fois l'Europe et l'Asie, dans une sorte d'Eurasie...
Il s'agit bien d'une stratégie globale visant à la maîtrise de l'Eurasie, à éliminer les puissances réfractaires au leadership américain, puis à déstabiliser, grâce à la pierre d'achoppement du sécessionnisme islamique, les trois compétiteurs potentiels les plus "dangereux" des Etats-Unis : Inde, aux prises au Cachemire avec les Islamistes pakistano-afghans jadis soutenus par la CIA en Afghanistan contre les Soviétiques ; Chine, face aux séparatistes wahhabites dans le Xin Jang musulman ; et Russie, contre laquelle d'autres vétérans tchétchéno-séoudiens jadis stipendiés par le Pentagone, tels Bessaïev et Khattab, tentent d'embraser le Caucase et l'Asie afin de priver Moscou de la route du pétrole.
Ainsi seulement s'explique l'étonnant soutien médiatique occidental apporté aux ultra-fondamentalistes tchétchènes liés aux Talibans et la tentative de bannir la Russie de la "communauté internationale" et même de l'exclure du Conseil de l'Europe (décembre 99), cela au moment même où l'on justifie l'entrée au sein de l'Union européenne de la Turquie. Mais le Conseil de l'Europe est bien moins regardant sur les manquements aux "droits de l'Homme" commis par une Turquie plus que jamais "pilier-Sud de l'OTAN en Eurasie", comme l'écrit Brzezinski, qui fut le conseiller de Carter et l'initiateur de cette politique.
L.L. : En fait vous donnez une origine commune aux différents conflits qui enflamment le monde.
Plus précisément, comment cette stratégie joue-t-elle dans le coflit israélo-palestnien ?
Elle a renforcé l'islamisme dans le monde et le conflit israélo-arabe s'en trouve transformé. Les Islamistes prêchent la destruction d'Israël et fondent leur légitimité sur l'évolution du conflit israélo-arabe vers un conflit judéo-islamique s'inscrivant dans le cadre du choc Occident/Islam.
La libération, l'année dernière, d'une centaine d'activistes du Hamas et du Jihad islamique et le retrait sans condition de Tsahal du Liban-Sud en mai 2000 ont incité les radicaux à intensifier la lutte armée contre l'Etat Juif " impie ".
Pour les Palestiniens, le retrait du Sud-Liban fut perçu comme une manifestation de "l'héroïsme" du Hezbollah et du renoncement israélien. Depuis, la guérilla islamiste est considérée comme "victorieuse" de Tsahal.
Ainsi, le grand Mufti de La Mecque, Ben Abdellah Khayat, appelle au jihad contre les "Sionistes", coupables de refuser leur condition de "dhimmis" et d'exercer un pouvoir sur les Musulmans.
On peut également souligner le rôle joué par le très fondamentaliste prince saoudien Abdallah qui a pesé de tout son poids pour pousser Arafat à saborder les accords de paix.
Ainsi des fatwas transformant les Fedayin en "martyrs de l'Islam" sont elles édictées dans tout le monde musulman, de l'Université égyptienne d'Al-Azhar à l'Afghanistan des Talibans et de Bin Laden, en passant par l'Irak de Saddam, qui en appelle constamment au jihad contre Israël.
Ces inquiétants signes de radicalisme islamique sont également menaçants pour les démocraties occidentales dont le Gouvernement Sharon est, qu'on le veuille ou non, un avant-poste en Orient.
L.L. : Le soutien de l'Europe à cette stratégie pro-islamiste est quelque part suicidaire.
C'est une stratégie suicidaire à long terme pour l'Occident, certes, mais que les compagnies américaines, prêtes à tout pour remporter de nouveaux marchés, et les élites d'Outre Atlantique, aveuglées par leur "volonté de puissance planétaire", défendent, quel qu'en soit le prix à payer par les "Alliés"...
En bafouant les principes du Droit International, à commencer par celui de la souveraineté nationale, au nom d'une "ingérence humanitaire" à géométrie variable, les responsables occidentaux ont ouvert la boîte de Pandore du nationalisme ethnique et du séparatisme, le "Syndrome du Kosovo".
L'alternative au Nouvel ordre Mondial américain unipolaire, caractérisé par la Loi - américaine - du plus fort, résiderait dans ce que Henri Kissinger nomme une "politique d'équilibres", la prise en compte du caractère multipolaire du monde de l'après-Guerre froide, et une renonciation au néo-impérialisme de l'Occident que Huntington qualifie d'"arrogant".
Gageons que la nouvelle Administration Bush jr. saura tenir compte des avertissements des stratèges comme Henri Kissinger ou Samuel Huntington, ce qui semble être annoncé par les propos et déclarations anti-interventionnistes du nouveau Président américain et de Colin Powell.
Toutefois, la nouvelle Administration américaine soi-disant non-interventionniste a inauguré son programme de politique internationale par de nouveaux bombardements sur l'Irak. Or, le fait que les stratèges américains justifient continuellement leur " politique d'embargo et des raids " et de contrôle du pétrole du Golfe par la " défense de l'Etat d'Israël " (ce qui n'équivaut pas à nier la menace irakienne, certes) est extrêmement dangereux pour cette même sécurité d'Israël.
Je crois hélas être le seul analyste à avoir affirmé que, loin de renforcer la sécurité d'Israël, la politique américaine néo-coloniale et ultra-coercitive en Irak et dans le Golfe n'a fait que multiplier par mille la haine anti-sioniste, anti-juive et anti-occidentale dans le monde entier, et à réconcilier entre eux les pires nationalistes arabes et les fanatiques islamistes, alors ennemis, réconciliation visible dans les territoires occupés (Tanzim de Barghouti liés au Hamas et le Fatah au Hezbollah ; exemples soudanais et irakien, convergence de la mouvance Carlos et de la Qaïda de Bin Laden, etc). En effet, si Oussama Bin Laden est aujourd'hui le héros de la lutte terroriste anti-juive et anti-américaine dans le monde, alors qu'il fut mis en place par les services américains, pakistanais et saoudiens contre les Soviétiques, c'est parce que les Américains se sont mis à dos leurs propres amis intégristes du Golfe en occupant le territoire haram saoudien et en rétablissant un protectorat de fait. Mieux, avec le bilan indéniable de près d'un million de victimes de dix années d'un embargo injuste, ne pénalisant que le peuple irakien et redorant le blason du fanatique Saddam Hussein, les Etats-Unis ont plus contribué à exacerber la haine anti-israélienne qu'ils n'ont défendu l'Etat hébreux.
Mon opinion est que le bilan de dix années " d'arrogance néo-impériale " et coercitive d'une Amérique sans contrepoids est catastrophique : jamais les Islamistes et les Nationalistes arabes, jadis ennemis, n'ont été aussi unis. Jamais le conflit israélo-palestinien n'a transporté autant de haine islamique. Jamais les millions de Musulmans et d'Arabes n'ont été aussi fanatisés et enthousiasmés à l'idée de détruire l'Occident et Israël. Or, ce facteur de clash civilisationnel, exacerbé par l'imprudente politique étrangère américaine, ajouté aux déséquilibres démographiques et économiques, constituent un alliage explosif d'une sismicité et d'une dangerosité encore insoupçonnées.

