• Home
  • Site Internet
Vendredi, 5 mars 2004

Interview exclusive d'Alexandre del Valle

Nouvelles d'Arménie
Source : Nouvelles d\'Arménie

A l'occasion de la parution de son dernier livre : " La Turquie dans l'Europe, un cheval de Troie islamiste ?
Parution le 11 mars 2004, 23 euros, 453 pages ; éditions des Syrtes

Nouvelles d'Arménie : Que pensez-vous des critères de Copenhague dans l'entrée de la Turquie dans l'Europe ?
Alexandre del Valle : Les fameux critères de Copenhague sont à mon avis incomplets et à double tranchant. Certes, ils impliquent l'introduction, dans la législation turque de normes démocratiques, européennes visant à faire de la Turquie une véritable démocratie pluraliste respectant les droits de l'homme et la séparation des pouvoirs. Mais, outre le fait que la traduction sur le terrain des « paquets de réforme » n'a pas été constatée, ainsi que le déplore un rapport d'étapes de la Commission publié le 5 novembre 2003, l'une des grandes revendications de Bruxelles et des islamistes turcs « modérés » au pouvoir à Ankara consiste à exiger la fin des pouvoirs civils et politiques des militaires. Or une fois que les militaires n'auront plus de pouvoir en Turquie, il n'y aura plus aucun frein véritable, aucun obstacle réel contre l'islamisme. Alors même que la cour européenne des droits de l'homme a condamné le parti islamiste historique turc dont est issu l'actuel gouvernement Erbakan et que la quasi-totalité des partisans de la Turquie dans l'Europe se recommandent d'Atatürk et de l'exception kémaliste-laïque pour appuyer la candidature d'Ankara, c'est justement le seul garant de la laïcité kémaliste et du pro-occidentalisme en Turquie, l'armée, dont Bruxelles exige le démantèlement des prérogatives politiques. C'est une première contradiction.
Seconde remarque que j'émettrais. Dans ces fameux critères de Copenhague il n'est pas question de Chypre, même si la chose est en train de se régler - et alors même que le rapport de la Commission de novembre 2003 qualifie l'absence de règlement du problème chypriote comme « un obstacle sérieux sur le chemin de l'adhésion de la Turquie » - et, surtout, il n'est à aucun moment question du génocide arménien. Pour moi, cette omission est tout simplement inacceptable, surtout de la part d'institutions européennes d'habitudes si regardantes vis-à-vis de toutes les questions de principe et touchant à la dignité humaine. D'autant qu'une recommandation (N°1608) du Conseil de l'Europe de 1988 conditionnait l'adhésion d'Ankara a retrait des militaires et colons turcs de Chypre et à la reconnaissance par Ankara du génocide des Arméniens. Or il me paraîtrait logique que Bruxelles et les critères de Copenhague exigent d'Ankara, comme préalable absolu, comme une véritable affaire de principe - à une époque où, bien souvent, les cours de justice, les conseils constitutionnels et autres organes moralo-juridictionnels et droit-de-l'hommistes se placent au dessus même du vote démocratique - la reconnaissance sans condition du génocide arménien par la Turquie. Il est tout de même incroyable que les technocrates bruxellois et nos dirigeants européens ne dénoncent pratiquement jamais, même à demi-mot, comme un obstacle irréversible, l'attitude tantôt ultra-nationaliste tantôt néo-islamiste d'une Turquie incapable de la moindre auto-critique et enseignant jusque dans ses écoles et aux touristes, la négation totale du génocide arménien. J'ai expliqué dans mon livre, après enquête sur le terrain, que non seulement les autorités turques nient le génocide, mais qu'en plus elles inculquent aux citoyens turcs que les vrais criminels furent au contraire les Arméniens, « mauvais citoyens », « vendus » aux Russes durant la première guerre mondiale, coupables d'avoir tué près de 100 000 « bons citoyens turcs musulmans »... Ceci s'appelle du négationnisme pur et dur, et c'est tout simplement intolérable ! Ce qui est aberrant, c'est que la Turquie négationniste et arménophobe (il suffit d'observer le discours véhément des dirigeants turcs sur le « lobby arménien mondial », ce qui rappelle étrangement au discours antisémite classique) qui occupe Chypre, considère ses citoyens non-turcs ou non-musulmans comme inférieurs, risque d'être acceptée telle quelle dans l'Union européenne, entité fondée après 1945 à la fois contre le nazisme et contre le Bloc communiste, donc contre la barbarie totalitaire. Il est quand même contradictoire qu'une nation négationniste et ultra-nationaliste, forte de bientôt 100 millions de citoyens musulmans de plus en plus attirés par l'islam radical, où 70 % des femmes sont voilées, qui arrive au palmarès des nations tolérant les « crimes d'honneur » et la torture, qui a une dette de sang ou est en conflit avec la quasi-totalité de ses voisins exceptée l'Azerbaïdjan anti-arménienne ; qui occupe Chypre, qui a expulsé près de Deux millions de Grecs et nie le génocide d'un millions et demi d'Arméniens et continue à menacer la minuscule Arménie résiduelle voisine, est sur le point d'intégrer l'Union européenne.

- NA : L'oubli du génocide des arméniens dans les critères de Copenhague et les négociations entamées avec Bruxelles est-ce un oubli volontaire ?
- AV : Selon moi, c'est un oubli volontaire, parce qu'hélas, les gouvernants, les responsables européens et occidentaux considèrent la Turquie sous le seul angle, bien réel mais si réducteur (et qui n'implique d'ailleurs pas son intégration dans l'Europe), du rôle de la Turquie comme alliée de l'OTAN, des Etats-Unis, d'Israël et de l'Occident, une sorte de voix occidentalisée au sein du monde musulman. Je me félicite personnellement de ces alliances, et il est vrai que l'on doit maintenir ce pays dans le camp pro-occidental. Cet oubli criminel et coupable du génocide arménien a pour but de « ne pas fâcher les Turcs » et leurs protecteurs Américains (de moins en moins depuis la guerre contre Saddam) et résulte hélas surtout du fait que les Européens sont extrêmement faibles et divisés du point de vue stratégique et qu'ils n'ont pas d'autres solutions que de céder à un déjà traditionnel chantage stratégique turque sur la défense européenne, si pauvre en moyens financiers et logistiques que les Européens sont toujours totalement dépendants des moyens logistiques de l'Otan, dont la Turquie est la première armée de terre sur le Continent. Les Européens ne faisant rien pour consacrer à leur défense un budget suffisamment conséquent, voit le destin de leur dite « défense européenne autonome » indexée sur le bon vouloir d'Ankara qui dispose d'un droit de veto sur l'utilisation des moyens de par les Européens. Résultat, qui est d'ailleurs la vraie raison pour laquelle nos dirigeants irresponsables plaident en faveur de la candidature turque dans l'Union alors que presque 90 % des Européens sont horrifiés par cette perspective, la Turquie dit la chose suivante " Si nous n'entrons pas dans l'Europe, nous bloquerons toute possibilité d'utilisation par la défense européenne des moyens de l'OTAN ». La boucle est bouclée. Nos dirigeants pratiquent ici une terrifiante et lâche omertà, résultat direct de l'impuissance stratégique de l'Europe. Bref, en cédant au chantage turc sur l'utilisation des moyens de l'Otan, on va enfin pouvoir édifier un semblant de défense européenne...
- NA : Quelle solution proposez-vous face à ce vrai dilemme ?
- AV : Donner de toute urgence des moyens réels à la-dite défense européenne en augmentant les budgets (tous les budgets européens réunis arrivent à peine a hauteur de 60 % du budget américain de défense...), afin qu'un jour on puisse avoir les moyens de ne plus subir le chantage stratégique de pays tiers membres de l'Otan et y disposant d'un droit de veto (Turquie, Etats-Unis, Canada, etc) pour édifier notre propre défense. C'est là le problème que presque personne n'aborde en ces termes car il met à nu le grand tabou qui est celui de l'impuissance fondamentale et de la faiblesse de l'Union européenne, géant économique-consommateur et nain militaro-stratégique. Le problème central n'est pas l'impérialisme américain, mais l'impuissance européenne.
- NA : Quel est pour vous le principal danger dans l'entrée de la Turquie ?
- AV : Les principaux dangers sont les suivants : nous risquons d'intégrer dans la famille démocratico-européenne et occidentale (les négociations d'adhésion commenceront très probablement dès décembre 2004) un pays qui n'a fait aucune reconnaissance du point de vue de la mémoire, qui ne connaît aucune forme d'autocritique, qui conserve maints réflexes ultranationalistes, irrédentistes fort inquiétants ; chez qui on constate une montée inéluctable de l'islamisme depuis 20 ans, y compris l'islamisme d'Al Qaïda ou de l'IBDA-C (voire attentats anti-juifs, anti-britanniques et anti-maçonniques de novembre 2003 et début mars 2004) ; un pays qui va amener un super-lobby islamiste en plein coeur de l'Europe et de l'Occident et qui aura 90 députés au Parlement, disposera de vite de la plus forte population (doublant l'Allemagne dans quelques années à peine) et aligne déjà près d'un millions de fantassins. Sans parler de tous les conflits identitaires et géopolitiques qu'Ankara va nous apporter puis les trafics de drogue et de clandestins, les arrivées massives d'immigrés du tiers-monde islamo-africain et asiatique ; sans oublier les conséquences économiques désastreuses (implosion de la Politique Agricole Commune PAC- délocalisations massives d'entreprises, ruine de l'artisanat européen, chômage, etc). Mais surtout, la Turquie détruira toute viabilité, toute cohérence culturelle et civilisationnelle, donc politique, à l'Europe. Elle fera imploser l'Union, la diluera et provoquera sa mort définitive déjà entamée depuis des années, ceci au profit d'un projet eurasiatique de type libre-échangiste aux contours flous. Après la Turquie, dont le territoire est à 97 % asiatique et la population à 99 % musulmane, il n'y aura plus aucune raison valable de refuser d'autres pays africains, asiatiques, le Maroc, la Tunisie, l'Azerbaïdjan ou l'Ouzbékistan se réjouissant déjà du précédent que cela constituera...

- NA : Quel est le principal argument avancé par les partisans de l'entrée de la Turquie pour justifier la candidature d'Ankara auprès des Européens ?
- AV : Le paradoxe est que le plus fréquent et puissant de ces arguments, qui consiste à dire que la Turquie est européenne parce que « laïque » et pas si musulmane que cela parce que elle a été édifiée il y a 85 ans par Mustapha Kémal, franc-maçon anti-clérical et qui mena la vie dure aux islamistes de l'époque (confréries) et même à l'islam tout court, est depuis longtemps déjà un argument du passé, totalement caduc, puisque non seulement Atatürk est mort en 1938, mais le kémalisme anti-clérical n'a été conservé depuis l'alternance de 1950 que par l'armée, dont on veut justement ôter les derniers pouvoirs politiques, véritable aubaine pour les islamistes de l'AKP. On ne dit pas assez souvent qu'aujourd'hui, la loi turque condamnerait Atatürk pour blasphème s'il était encore vivant, lui qui n'arrêtait pas de blasphémer contre l'Islam. Il disait que la vraie religion c'est la civilisation et que la Turquie devait se débarrasser de tout ce qui est cléricalisme. Il avait des mots très durs sur l'Islam, sur les « moeurs musulmanes réactionnaires » aujourd'hui en plein retour dans la société turque. Il était un pur blasphémateur et c'est pour cela qu'il est toujours la bête noire des islamistes du monde entier, fussent-ils modérés.

- NA : Pour vous, l'entrée de la Turquie dans l'Union serait grave de conséquences tant pour les Européens que pour les Kémalistes eux-mêmes que l'on invoque tant ?
- AV : la thèse de mon livre est que les vrais gagnants dans cette histoire ne seront pas les Européens mais les islamistes turcs, lesquels vont enfin pouvoir se débarrasser (grâce aux naïfs ou cyniques responsables bruxellois et européens) des derniers vrais défenseurs du peu de laïcité publique qui n'a pas déjà été éradiquée en Turquie depuis plusieurs décennies de réislamisation constante du pays. Grâce aux critères de Copenhague et à la suppression des pouvoirs du MGK, le Conseil National de Sécurité, les islamistes n'auront plus aucun frein devant eux. Ils pourront aller beaucoup plus loin dans leur islamisation de la société. Lorsque vous allez en Turquie, à par Istanbul ou Izmir, force est de constater que la Turquie profonde d'Anatolie est un pays musulman parfois plus islamisé que certains pays musulmans. En Turquie c'est l'islamisme politique, de type frères musulmans, qui progresse ou l'islamo-nationalisme qu'on appelle la « synthèse turco –islamonationaliste » (Turgüt Ozal), ou alors l'islamisme des confréries. Les mêmes confréries (Naqshbandiyya, Nurçu ; Suleymanciyya, etc) qu'avait interdites Atatürk. Pour résumer, on va faire entrer dans l'Europe 90 millions de Turcs islamisés, aux moeurs endogames moyenâgeuses, au nom d'une proximité culturelle résiduelle de quelques milliers de Turcs occidentalisés (élite ultra-minoritaire d'Istanbul ou Izmir) et géographique (3 ou 4% de son territoire de l'ouest). C'est une aberration.

- NA : Les Etats-Unis ne poussent-ils pas toujours pour qu'Ankara intègre l'Union ?
- AV : Les Américains se trompent, en exerçant un insupportable lobbying pro-turc sur l'Union européenne et sur les pays européens alliés de l'Amérique (Italie, Espagne, Grande Bretagne, Allemagne, etc), ils jouent selon moi à long terme contre leur propre intérêt. C'est l'objet de la conclusion de mon livre : car une Turquie réislamisée, ce sera une Turquie qui de toutes les façons sera à un moment ou à un autre anti-américaine, anti-juive, anti-sioniste, anti-impérialiste et anti-occidentale, comme l'ont déjà prouvé les attentats de ces derniers mois. Ce n'est pas un ami de l'occident, de l'Amérique ou d'Israël qui va entrer dans le club des démocraties occidentales, c'est avant tout un peuple majoritairement anti-occidental, réislamisé, plutôt anti-chrétiens et anti-sémite, en désaccord total avec le pro-occidentalisme et le pro-israélisme de ses dirigeants et responsables militaires et voyant dans l'Europe l'ancien ennemi « croisé » désormais vieilli, affaibli et propice à la conquête économique, spirituelle et démographique. C'est une Turquie où on relâche au bout de deux mois quelqu'un qui commet un « crime d'honneur » (meurtre de la femme ou de la fille) que l'on va intégrer.

- NA : Pourtant, on nous dit que la Turquie a enregistré d'importants progrès en matière de droits de l'homme.
- AV : Les islamistes turcs au pouvoir, soit-disant modérés, intègrent dans les textes les différents « paquets de réformes », mais dans les faits la torture continue, on continue à interdire aux minorités de s'exprimer et les Kurdes n'on pratiquement pas plus de droits qu'avant. Des leaders kurdes sont toujours emprisonnés, les grands partis nationalistes kurdes on terroristes sont toujours interdits et il suffit de s'exprimer en kurde dans les meetings pour encore aujourd'hui être arrêté. On continue à marquer sur le passeport des chrétiens et de juifs leur religion. Aucune minorité non musulmane ne peut intégrer l'état-major ou certaines hautes fonctions dans la fonction publique ou dans l'armée dès lors qu'il est écrit sur le passeport la religion à laquelle on appartient (musevi pour les Juifs et kristian pour les Chrétiens, dont arméniens). La Turquie continue à intégrer la préférence religieuse. Pour les Juifs comme pour les Chrétiens, la Turquie est un pays de plus en plus dangereux.
- NA : Que pensez-vous de l'argument qui consiste à dire que le meilleur moyen de remettre la Turquie dans le droit chemin démocratique et de l'empêcher de dériver vers des extrêmes islamistes, c'est justement de l'intégrer dans l'Europe.
- AV : Cet argument est totalement fallacieux ! C'est comme si on disait, pour enrayer l'islamisme en Syrie ou en Iran, qu'il faut intégrer ces pays dans l'Union européenne pour qu'ils cessent de continuer à financer le terrorisme anti-occidental ! C'est absurde. Il faut savoir que l'Iran qui est devenue l'Iran islamiste de Khomeyni était comme la Turquie jadis. Il y avait des gens au pouvoir qui s'étaient inspirés d'Atatürk. L'Iran a été intégrée d'une certaine manière dans le concert des nations occidentales, jusqu'à apparaître comme le pays musulman le plus « vendu » à l'Occident et le plus porté à « renier » son identité islamique. L'Iran qui était très occidentale, tout à fait modernisée, avec une libération des femmes, des moeurs très rapide. Or du jour au lendemain ce pays est devenu l'Etat-phare de la révolution islamiste terroriste anti—occidentale justement par réaction à l'alliance avec l'Occident et à la modernisation qui a suscité la réaction chiite islamiste. Le même phénomène de guerre civile et de réaction anti-occidentale extrêmement violente risque de se produire lorsque Bruxelles empêchera tout frein à la généralisation de la pornographie en Turquie, lorsque les dirigeants turcs imposeront au peuple les lois, systèmes de pensées, mœurs des Européens massivement considérés comme dépravés et impies par les masses anatoliennes, lorsque les jeunes femmes turques désireront aller épouser des jeunes occidentaux chrétiens à l'intérieur de l'espace Schengen désormais commun... Certes, les Turcs sont très différents des Arabes, mais ils sont avant tout musulmans, et ils énormément de points commun, y compris dans leur façon de voir l'Islam et dans leur évolution au 20ème siècle, avec la Perse du Schah comme du Khomeyniste. Les peuples persophones et les peuples turcophones sont très imbriqués et la Turquie risque de suivre le syndrome iranien.
La preuve en est que plus la Turquie se rapproche de l'Europe et se modernise, plus les masses votent pour des islamistes et, malgré l'existence d'un gouvernement turc « islamiste modéré », plus des attentats violents auront lieu. Dès lors que la boite de Pandore de l'islamisme s'ouvre, elle ne peut s'arrêter d'elle-même. N'oublions pas que Recep Taiyyip Erdogan était il y a quelques années dans le même parti, le MSP, que le chef du groupe terroriste IBDA-C auteur de terribles attentats en novembre 2003. Il y a encore moins longtemps encore, Erdogan mettait en scène des pièces antisémites (fameuse Maskomya sur le complot communisto-judéo-maçon...). Pire, il reçut officiellement le célèbre terroriste afghan pachtoune Gubuldin Hekmatyar, nouvellement allié aux Talibans et à l'origine de l'envoie d'un millier de Moujahidines sur le front azéri contre les Arméniens... Il a été pris en photo à genoux devant lui Hekmatyar ainsi que l'a révélé le journal people turc Star, alors qu'Erdogan avait placé le nom de ce terroriste sur une liste anti-terroriste, Hekmatyar étant recherché par les services de renseignements du monde entier. Malgré cela, Erdogan osa avouer au journal Star son admiration pour cet islamo-terroriste accueilli à Istanbul comme un héros de la lutte antisoviétique ». L'erreur fondamentale est de croire que la Turquie demeurera indéfiniment un allié de l'Occident et se maintiendra dans le camp de la démocratie, ou de la semi-démocratie sous prétexte qu'on l'intégrera dans l'Union européenne. On peut aussi se dire que ce sera le loup dans la bergerie, ce que j'ai appelé le cheval de Troie islamiste.
- NA : On pourrait vous répondre que ne pas retenir la candidature turque consisterait à - « l'exclure » et prouverait que l'Union européenne est un club chrétien ?
- AV : Intégrer ce pays non européen dans l'Europe pour modérer la Turquie et la maintenir dans le camp démocratique et pour prouver que nous ne sommes pas « racistes » « club Chrétien », ou « anti-pluralistes », participe d'une incroyable inversion des rôles ! Il faudrait déjà que la Turquie prouve qu'elle est pluraliste, qu'elle intègre les minorités, qu'elle respecte la mémoire des Arméniens, des Grecs et des peuples autochtones, des Assyro-Chaldéen, qui n'ont aucun droit, bref, qu'elle prouve qu'elle n'est pas elle-même un « club musulman » avant d'accuser l'Europe d'être un « club chrétien ». Surtout quand on sait qu'il y a plus de Turcs musulmans dans un seul département français que de Chrétiens dans toute la Turquie....

- NA : alors que faire ?
- AV : On ne peut pas raisonnablement concevoir qu'un membre fondamental, prépondérant de l'Union européenne est frontalier à la fois de l'Iran chiite menaçant et limitrophe du nouveau théâtre du Djihad anti-occidental qu'est devenu l'Irak, nouveau champ d'action privilégié d'Al Qaïda ? Par contre, il est légitime de maintenir la Turquie dans le camp plus ou moins pro-occidental qu'elle est encore un petit peu, mais cela n'implique pas forcément l'intégration dans l'Union européenne. Personne n'est « anti-turcs ». Il n'y a aucune raison d'exclure la Turquie, on peut même la maintenir dans le camp démocratique en l'intégrant à un certain nombre d'organisations occidentales et européennes, mais qui n'impliquent pas la zone euro et des responsabilités politiques. On peut trouver un juste milieu entre l'exclusion et l'intégration qui serait la seule solution pour éviter le choc des civilisations. Le choc des civilisations est porté par les cultures, par les peuples, par la démographie. Ceux qui disent intégrons la Turquie dans l'Europe pour éviter le choc des civilisations, et pour empêcher la Turquie d'être réislamisée, c'est une aberration totale. Les confréries islamistes turques qui sont derrière l'antikémalisme et le parti AKP d'Erdogan ont comme seul objectif de supprimer toute laïcité. En Turquie les confréries sont de véritables trusts, des holdings, ce sont des puissances financières qui ont pignon sur rue, qui ont accès vers l'armée, parfois jusqu'aux politiques, aux médias. Elles décident qui est candidat en Anatolie ou ailleurs. Elles n'incarnent pas un islamisme résiduel, minoritaire ou terroriste comme Al Qaïda, mais un islamisme d'autant plus dangereux qu'il est enraciné, populaire et massif. On retrouve notamment les confréries derrière les écoles islamiques privées, les fameux imam-hatip. C'est le soutien confrérique qui explique le succès depuis 20 ans des nouveaux partis politiques islamistes. Tout cela devrait être plus connu si l'on veut faire intégrer la Turquie dans l'Union européenne.
- NA : L'entrée de la Turquie dans l'Union européenne et est-elle inéluctable selon vous ?
- AV : Si on analyse le débat de la Turquie depuis des années, systématiquement, on nous parle de l'entrée de la Turquie en des termes fatalistes, incontournables, inévitables sous peine de chaos, de conflits ou de choc des civilisations. La plupart des leaders européens comme des masses européennes sont plutôt in petto contre, mais ils pensent que c'est inéluctable, à force de se l'entendre dire. Les Européens croient avoir une dette morale vis-à-vis de la Turquie à qui on aurait « promis », 1963, qu'elle entrerait dans l'Europe. Les arguments qui plaident contre la Turquie dans l'Union européenne sont tellement évidents (droits de l'homme, Kurdes, Arméniens, liberté d'expression, dangers géopolitiques, proximité du jihad irakien et de l'Iran, trafics mafieux et immigration clandestine, conséquences économiques, boite de pandore des nouvelles candidatures de pays islamo-asiatiques et africains, etc), que nos irresponsables politiques ont préféré diaboliser et empêcher toute expression de réticence sérieuse au nom des arguments politiquement corrects sur le « club chrétien », le « conflit de civilisations », le risque de voir la Turquie « basculer dans l'islamisme chaotique », etc, plutôt que de consulter les citoyens européens.
Avec tous ceux qui sont contre l'intégration de la Turquie dans l'Union (François Bayrou et André Santini à l'UDF, Alain Lamassoure, Charles Pasqua au RPF, Jérôme Rivière, Alain Madelin, Rachid Kaci, Jean Claude Gaudin, François d'Aubert, Thierry Mariani Etienne Blanc, le juge Fenech ou encore Philippe Douste Blazy à l'UMP, sans oublier Valéry Giscard d'Estaing, le président de la Convention sur l'Avenir de l'Europe, je propose deux choses :
- premièrement, rétablir un vrai débat sur la Turquie et les frontières, hélas encore jamais clairement définies, de l'Europe ;
- Deuxièmement, sortir des non-dits et du politiquement correct en signifiant aux Turcs et aux partisans de la Turquie dans l'Europe que des formules intermédiaires entre le « rejet » et l'adhésion irresponsable sont possibles : un accord d'association particulier peut être proposé à la Turquie, un accord sur mesure, spécialement adapté à ce voisin proche mais qui tient plus comte des intérêts vitaux des Européens.
Ce qui est sûr est qu'il est totalement irresponsable et anti-politique d'accepter la candidature turque juste pour ne pas « vexer » Ankara ou pour éviter « un clash des civilisations ». Car un pays qui apparaît si dangereux et à ce point capable de basculer dans le camp anti-occidental à cause de la montée de l'islamisme, un pays qui menace à demi mot de ne plus être amical si on le refuse et qui fait si peur n'a absolument rien à faire dans l'union politique européenne et doit être certes conservé comme ami de l'Occident mais aussi et surtout en dehors de l'Europe ! Dans l'intérêt des kémalistes comme dans le nôtre, car je le répète, les seuls bénéficiaires de l'intégration de la Turquie dans l'Union seront les islamistes...

Alexandre del Valle est géopolitologue, auteur de nombreux articles et ouvrages dont "Le Totalitarisme Islamiste" et "Le Dilemme Turc" parus aux éditions des Syrtes.
Posté par Alexandre del Valle dans Nouvelles d'Arménie - Commentaires: (0)
Tags pour ce billet: acquis communautaire, AKP, Bruxelles, chapitres de négociation, Chypre, copenhague, Erdogan, islamisme turc
Billets ayant les mêmes tags :
  • « Printemps arabe, hiver islamiste… une victoire posthume pour Ben Laden ?
  • A propos de la crise franco-turque et de la loi sur le génocide arménien
  • « Printemps arabe, hiver islamiste » ?, les leçons de la victoire des islamistes d'Ennahda aux élections du 23 octobre dernier en Tunisie
  • Les minorités face à la révolution syrienne, comment sortir du dilemme dictature laïque/ou révolution islamique?
  • Le syndrome du divorce: Côte d'Ivoire, Belgique, Soudan, Kosovo...
2411 visites
Commentaires
Afficher les commentaires en (Vue non groupée | Vue groupée)

Pas de commentaires


Ajouter un commentaire


Pour éviter le spam par des robits automatisés (spambots), merci d'entrer les caractères que vous voyez dans l'image ci-dessous dans le champ de fomulaire prévu à cet effet. Assurez-vous que votre navigateur gère et accepte les cookies, sinon votre commentaire ne pourra pas être enregistré.
CAPTCHA

 
 

Agenda

11-01-2012 - Conférence-débat à l'IERI (Institut Européen des Relations Internationales), mercredi 11 janvier, sur le thême: "La rupture de la triple alliance (USA- Turquie- Israël) à la lumière des incertitudes politico-stratégiques au Proche et Moyen-Orient
26-04-2012 - Conferencia Seminario IUMP

Catégories

Articles amis Brèves Documents Cartes Droits de réponse Médias Soutien Grands médias Actualité Juive Afrique Nouvelle Altalena Autres Conflits Actuels Droit à la Sécurité France Soir Géostratégiques Information Juive Israël Magazine Jerusalem Post Kountrass L'Observatoire du Monde juif La Droite Libre Le Figaro Le Figaro Magazine Le Lien Le Monde Marianne Nouvelles d'Arménie Outre Terre Panoramiques Politique Internationale Spectacle du Monde Stratégique Sud-Ouest Sur le Ring tribune juive Valeurs Actuelles Others languages Deutsch English Español Greek Italiano Portugues Russian Ukrainian Ouvrages Radios Recensions

Billets récents

Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
23 mars 2012
« Printemps arabe, hiver islamiste… une victoire posthume pour Ben Laden ?
5 mars 2012
Le Nigéria bientôt de purifié de ses chrétiens ? (www.dreuz.info)
21 février 2012
Interview de Claude Guéant suite à la polémique sur ses propos relatifs aux civilisations
6 février 2012
Nigéria : les chrétiens sous la menace d’un véritable plan d’épuration
12 janvier 2012

Mots clés

11 septembre abdullah Gül Afghanistan ahmadinéjad akp Al-Qaïda alexandre del Valle al qaeda Al Qaïda al qaïda frères musulmans Ankara antisionisme antisémitisme arabie saoudite arménie aznar Bat Yé'Or Ben Laden Berlusconi Bin Laden Bruxelles capitoli dell'acquis communitario Chrétiens Chypre CIA clash communisme critri di Copenhague darfour Del Valle De Mattei dhimmitude droite libre Egypte erdogan Etats-Unis Europa Europe extrême-gauche faes Frères musulmans Golfe guerre froide génocide hamas huntington integralismo intégrisme iran islam islamisme islamismo Israël Istanbul jihad Kosovo les syrtes libye madrid manhattan milli Görüs nazisme nucléaire obama ossama ben Laden Oussama Pakistan palestiniens Politicamente corretto politiquement correct rachid Kaci racisme ramadan recep erdogan rossi rouges-bruns-verts russie salafisme sarkozy Serbie Soudan strategy stratégie syrie Taliban Talibans terrorism terrorisme totalitarisme vert Tunisie turchia turquie téhéran union européenne UOIF wahhabisme Washington World Trade Center zapatero Zawahiri

Archives

  • Mai 2012
  • Avril 2012
  • Mars 2012
  • Récentes...
  • Plus anciennes...

Commentaires

Kailash à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
samedi 21 avril 2012 06:09
pour les livres. Concernant eangisl, l e flux est effectivement tre8s bon mai s de9passe mes besoins actuels, j'ai d [...]
Mahan à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
jeudi 19 avril 2012 00:02
Hey very cool website!! Man .. Beautif ul .. Amazing .. I will kobomark your site and take the feeds also…I'm happy [...]
best life insurance à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
mercredi 18 avril 2012 05:43
à FabriceNON le droit international n ’est pas fait par l’ONU, l ’Assemblée générale des NU ne [...]
affordable auto insurance à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
jeudi 12 avril 2012 03:01
Hi there, just became alert to your bl og through Google, and found that it&# 8217;s truly informative. I’m gonna [...]
auto insurance quotes à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
dimanche 8 avril 2012 09:33
Hey very cool website!! Man .. Beautif ul .. Amazing .. I will bookmark your site and take the feeds also…I’ [...]
auto insurance quotes à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
jeudi 5 avril 2012 06:10
. Your favorite reason appeared to be at the net the simplest thing to bear in mind of. I say to you, I definitely [...]
viagra à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
samedi 31 mars 2012 09:29
А вот за границей на таких людях деньги дРµÐ»Ð°ÑŽÑ‚!Берут без опыта [...]
viagra à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
vendredi 30 mars 2012 08:35
1.What types of things did the first w ebsite ask you to do?The website tells us to read a reversed paragraph in 60 [...]
dimuth à propos Tuerie de Toulouse : la gauche en flagrant-délit de désinformation obscène
jeudi 29 mars 2012 21:38
Of9 sont les sages de 2017? C'est une bonne question. Tu as orisan de la pos er. Mais j'ai des doutes, de tre8s gro [...]
alexandre del valle à propos Et si la Syrie basculait ?
lundi 5 mars 2012 16:54
merci oui, sur le site de Politique In ternationale, car c'est le dernier num éro de la Revue; Bien cordialement, me [...]
lunettes de soleil tendance à propos Et si la Syrie basculait ?
lundi 5 mars 2012 16:40
Très bon article. Ce n`est pas vraimen t un sujet que je connais, moi c`est p lutôt les opticiens. Peut-on télécharg [...]
popopopo à propos Interview de Claude Guéant suite à la polémique sur ses propos relatifs aux civilisations
mardi 7 février 2012 12:33
de bon sens tout simplement
del Valle à propos A propos de la crise franco-turque et de la loi sur le génocide arménien
lundi 6 février 2012 13:34
Merci chère Madame de votre témoignage , car j'imagine que vous avez des info rmations précises en faisant allusion [...]
valentini à propos Enjeux géopolitiques de la bombe atomique iranienne
jeudi 26 janvier 2012 14:18
Java euro-occidentale autour de la bom be irano-orientale La Sainte-Allian ce des amis d'Israël, -Aïe ! Aïe ! Aïe [...]
ManitraAndria-Sarreguemines à propos « Printemps arabe, hiver islamiste » ?, les leçons de la victoire des islamistes d'Ennahda aux élections du 23 octobre dernier en Tunisie
lundi 23 janvier 2012 20:50
pour moi ce qui me semble le plus suje t a controverse dans l'islam et c'est mon opinion c'est la Taqya , l'apostas [...]

Syndiquer ce Blog

  • XML RSS 2.0 feed
  • ATOM/XML ATOM 0.3 feed
  • Add to Google

Connexion

 

© Copyright Alexandre del Valle - 2007