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Lundi, 3 janvier 2005

« Turquie-Israël-Union européenne : un jeu à trois »

Israël Magazine
Source : Israel Magazine

Lors du sommet européen du 17 décembre 2004, les chefs d'Etat et de Gouvernement de l'UE se sont prononcés en faveur de l'ouverture des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Même si rien n'est irréversible avant 2015 (raisons budgétaires) et tant qu'Ankara n'aura pas satisfait à toutes les exigences des « acquis communautaires » (reconnaissance de la République de Chypre, retrait des troupes de l'île, occupée depuis 1974, renforcement concret des mesures en faveur des droits de l'Homme et des minorités, etc), la décision prise le 17 décembre 2004, qui prévoit l'ouverture des négociations le 3 octobre 2005, est une décision grave et qui sera lourde de conséquences géopolitiques et politiques pour l'avenir de l'Union. Plus que jamais, la question turque sera l'occasion de poser celle de la nature de l'Union (Europe-puissance ou simple zone de libre-échange) et donc de ses limites culturelles et géographiques de cette entité géopolitique en gestation. Analysons dans un premier temps les principaux arguments des partisans de l'entrée d'Ankara dans l'Union, arguments plus souvent marqués par le poids du politiquement correct et les prismes géopolitiques de la guerre froide que sur des faits tangibles.

Premièrement, accuser l'Europe d'être un « club chrétien », c'est inverser clairement les rôles et oublier que l'Europe largement sécularisée depuis plus d'un siècle, et post-chrétienne plus que chrétienne, abrite des millions de Musulmans, souvent bien plus libres que dans leurs pays d'origine, si l'on se réfère au prosélytisme islamiste. Malgré sa Constitution officiellement « laïque », la Turquie demeure à l'inverse un « club musulman » qui refuse de donner un statut aux minorités chrétiennes (assyro-chaldéens, catholiques, protestants), aux 12 millions d'Alévis, qui confisque des édifices religieux du Patriarcat orthodoxe (à qui est refusé le titre internationalement reconnu d'« œcuménique ») et surtout qui a exterminé près de deux millions de Chrétiens Arméniens et assyriens puis expulsé un million et demi de Grecs, actions, certes passées dont ne sont pas responsables les dirigeants actuels, mais qui n'ont hélas jamais fait l'objet du moindre travail de mémoire puisque la négation du génocide est enseignée dans les écoles et les livres d'histoire à l'usage des touristes… Rappelons seulement qu'il y a désormais plus de Turcs en France que de Chrétiens dans toute la Turquie…
Deuxièmement nous dire que la Turquie, ancienne puissance coloniale ottomane, est « historiquement européenne » est aussi vrai que de dire que la France est africaine : c'est-à-dire en tant qu'ancienne puissance occupante, coloniale dirions nous s'il s'agissait d'un pays occidental. Mais surtout, c'est oublier que les fondements de la civilisation européenne et occidentale, qu'Israël, l'Amérique ou la Russie partagent pleinement, à savoir l'apport monothéiste judéo-chrétien et la pensée antique gréco-romaine, ont caractérisé une Turquie pré-musulmane et antique qui n'existe plus depuis longtemps. Ces deux matrices fondatrices de l'Europe (« la Bible plus les Grecs, selon le mot de Lévinas ») ont été éradiqués culturellement et religieusement dans la Turquie musulmane depuis la prise de Constantinople en 1453 et la constante turcisation-islamisation de la Turquie qui s'en suivit jusqu'à ce que ce pays devienne à 99 % musulman et fier d'être d'origine asiatique, et donc frère des 200 millions de Turcophone d'Asie centrale (jusqu'au Xinjang chinois) et du Caucase (Azerbaïdjan). Ceci n'a rien d'offensant envers les Turcs, car ne pas être Européen n'a jamais été une tare ! sauf dans des visions racistes du monde.
Troisièmement, dire que la Turquie moderne est une « exception laïque » depuis Mustapha Kémal (probablement l'homme politique le plus extraordinaire et éclairé du monde musulman depuis Mehmet Ali) et qu'elle est une sorte de garantie contre l'islamisme est douteux : aujourd'hui, les lois turques autorisent tout ce qu'avait interdit Kémal : le voile, les partis politiques islamiques, les Confréries religieuses qui avaient déclaré la guerre à Atatürk, et elles pourraient même condamner le « Père des Turcs » lui même pour « blasphème » s'il était encore vivant, lui qui blasphémait et en bon athée, refusait la religion (« la seule religion, est celle de la civilisation », répétait-il souvent). Professé par 99 % des Turcs, l'islam s'exprime désormais en Turquie dans un cadre défini par l'Etat, dont la Direction des Affaires religieuses rémunère 90 000 imams (mais n'aide aucun autre culte), finance les écoles coraniques et fait figurer l'appartenance religieuse sur la carte d'identité (Musevi pour les Juifs ; Musluman pour les Musulmans et Kristian pour les Chrétiens). C'est donc une Turquie réislamisée et largement dékémalisée (sauf l'armée et certains pôles intellectuels et institutionnels minoritaires) qui frappe aujourd'hui à la porte de l'UE. Comment peut-on seulement dire d'un pays dont 70 % des femmes sont voilées et qui est dirigé par un parti islamiste (AKP) régulièrement victorieux aux élections depuis le début des années 90 est encore un pays laïque ? Comment peut on penser un instant que le fait d'avoir une frontière commune avec l'Iran des Mollah, la Syrie parraine du Hezbollah et l'Irak du Jihad anti-occidental, nouveau bastion d'Al Qaïda, ou la vallée de pankissi, d'où partent les moujahidines pro-tchétchènes, permettra aux Européens de mieux combattre le terrorisme islamiste? Surtout quand on connaît le rôle de la Turquie comme plaque tournante de l'immigration clandestine et des mafias pourvoyeurs de drogues et d'armes. Cette remarque ne vise pas à accabler la Turquie, car ce grand pays tiraillé entre l'Occident et allié à Israël est la première victime et cible de l'islamisme comme on l'a vu ces derniers mois à l'occasion d'attentats islamistes visant à déstabiliser le régime. Mais l'armée laïque, dont Bruxelles veut réduire les pouvoirs politiques demeure le seul véritable allié de l'Occident, des Etats-Unis et d'Israël en Turquie contre le totalitarisme islamiste.
Quatrièmement, l'on nous dit que les islamistes turcs actuellement au pouvoir sont des « modérés », équivalent des « démocrates-chrétiens ». Il serait bon de rappeler les propos du Premier Ministre turc Recep Taiyyp Erdogan ou de son ministre Abdullah Gül justifiant la polygamie devant un auditoire du SPD allemand, expliquant à ses troupes que « la démocratie n'est pas un but mais un moyen », se félicitant auprès du journal turc Star d'avoir reçu avec les honneurs à Istanbul le chef terroriste afghan Gubuldin Hekmatyar, ou encore proposant dans un projet de refonte du code pénal (septembre 2004) de pénaliser l'adultère et même le flirt par des peines de prison comme le préconise la Charià. Etonnamment, l'extrême indulgence envers le soi-disant « modéré » Erdogan (partisan de l'interdiction de l'alcool, des cigarettes et des mini-jupes lorsqu'il était encore maire d'Istanbul, puis avertissant que l'Europe n'obligerait pas la Turquie à adopter la « décadence morale occidentale ») contraste avec l'extrême « vigilance » de Bruxelles face au « réactionnaire » Rocco Buttiglione, le démocrate-chrétien centriste italien allié à Berlusconi, exclu de la Commission pour avoir déclaré que l'homosexualité est un péché et être en faveur de la morale familiale et. En réalité, il n'y a pas plus « d'islamiste modéré » que « d'obscurantistes modérés » ou de « fascistes modérés ».
Cinquièmement, on explique qu'intégrer la Turquie dans l'Europe, « aidera les Turcs à devenir plus démocrates», notamment grâce aux réformes constitutionnelles et législatives exigées par les « critères de Copenhague ». Il convient de répondre que l'Europe, en tant que projet géopolitique situé du point de vue historique et civilisationnel, n'est pas un simple laboratoire de démocratisation ouvert à tous sans restrictions géopolitiques. Sinon pourquoi a ce titre ne pas y faire entrer le Japon, lui aussi devenu démocratique au contact de l'Occident, ou encore l'Argentine démilitarisée, finalement bien plus européenne que la Turquie, ou bien sûr la Russie post-communiste et a fortiori l'Etat si européen d'Israël ? Aussi faut-il également rappeler que différents rapports d'étapes de la Commission européenne (novembre 2003, octobre 2004) ou du Parlement européen (rapport Oslander) ont montré que si la Turquie a réalisé de nombreuses réformes sur le papier, celles-ci n'ont pratiquement pas trouvé de traduction concrète sur le terrain : les Kurdes sont toujours privés de leurs droits linguistiques et politiques; les fondations religieuses chrétiennes n'ont toujours pas le droit de collecter des dons ; les délits d'opinion sont toujours plus sévèrement punis que les « crimes d'honneurs » qui touche les femmes, dont près de 40% sont battues (voir rapports de Robert Badinter et des organisations des droits de l'Homme); les troupes militaires turques occupent toujours Chypre, et le génocide des Arméniens est plus que jamais nié, puisqu'un monument de 45 m de haut construit à la frontière arménienne commémore le « génocide perpétré par les Arméniens contre les Turcs musulmans » et qu'une rue est toujours dédiée en plein centre d'Istanbul à… Talaat Pacha, principal planificateur du génocide arménien de 1915, génocide, qui, rappelons-le, inspira Hitler.
Sixièmement, les partisans de la Turquie dans l'Europe répètent inlassablement que la Turquie, membre de l'Otan, de l'OSCE et du Conseil de l'Europe, est amie d'Israël et des Etats-Unis. Or, de même que la Turquie nouvelle refusa de donner toutes ses bases à l'armée américaine durant l'invasion de l'Irak au printemps 2003, de même, Ankara s'est démarquée de la position officielle de l'Administration Bush sur le dossier israélien. Comme cela a été expliqué par le porte-parole de l'AKP sur Al Jazira le 22 octobre 2004 à une émission à laquelle je participais, les leaders de l'AKP voient l'adhésion de la Turquie dans l'UE comme une occasion de reconsidérer ses alliances occidentales : remplacer l'alliance compromettante israélo-américaine par celle, plus anti-sioniste, pro-arabe, tiersmondiste et pro-musulmane, de l'Union européenne. Les dirigeants d'Ankara, dont la devise pourrait être « dreaming west but moving east », entendent prouver qu'ils ne sont plus « vendus » aux deux Satans américano-sionistes par l'adhésion à l'Union européenne. La signature d'un accord d'association historique entre la Turquie et la Syrie, deux jours à peine après le sommet de Bruxelles du 17 décembre dernier qui avait consacré la candidature d'Ankara, s'inscrit dans cette logique euro-arabe décrite par Bat Yé'Or. Ici, c'est le lieux commun des « Turcs ennemis des Arabes » qui doit être relativisé depuis que l'islamité tente de réconcilier Turcs, Arabes, Perses et Kurdes, thème cher à Erdogan. Sixièmement, on nous rappelle que la Turquie est une « exception » au sein de l'Islam car elle est fondamentalement judéophile et pro-israélienne ». Il est vrai que cette vision semble être attestée par le maintien des accords stratégiques et économiques qui liant officiellement Ankara et Tel Aviv depuis 1996.
Septièmement, la Turquie aurait de toutes façons toujours été « tolérante et judéophile ». Lié au précédent, cet argument consiste à faire passer une union de raison ou une alliance tactique pour un mariage d'amour. Certes, il est indéniable que l'empire ottoman et la Turquie ont présenté au cour de l'histoire un cas quasiment unique de tolérance envers les minorités : la Sublime Porte accueillit non seulement les Juifs séphardim chassés d'Espagne par Isabelle la Catholique en 1492, mais également, bien plus tard, d'autres fuyant le nazisme européen. Mais la réalité sur le long terme est moins idyllique. Tout d'abord, les communautés vivant dans l'Empire ottoman étaient classées par ordre d'importance. Les Musulmans venaient en premier, ensuite les Grecs, les Arméniens et ensuite seulement, les Juifs, qui occupaient la place la plus méprisable parmi les Infidèles. « Si, comme terme de comparaison pour la Chrétienté, nous prenons l'Inquisition espagnole ou les camps d'extermination nazis, explique Bernard Lewis, nous n'aurons pas de mal à démontrer la tolérance de toutes les autres sociétés ou presque ». En fait, Chrétiens et Juifs demeurèrent toujours des dhimmis, des citoyens de seconde zone, tolérés à condition de payer un tribut (jiziya) et de rester à leur place (ne pas commander un Musulman, ne pas monter à cheval mais sur les ânes ; ne pas porter d'armes, baisser les yeux en croisant un « vrai croyant », etc, comme le prévoit la Charià), et donc traités avec mépris. Certes, il n'y a rien qui ressemble à Auschwitz dans l'histoire de l'Islam, mais il ne serait pas difficile de citer les noms de princes ou de dirigeants musulmans dignes de figurer aux côtés de Cotton Mather ou de Torquemada, et de démontrer ainsi la tolérance du monde chrétien [mais] la discrimination représenta une donnée permanente et nécessaire de la société musulmane [...], poursuit Lewis. N'étaient membres à part entière de la société que les hommes libres et musulmans » . Il est vrai qu'avant le triomphe du kémalisme, la situation des Juifs demeura, sauf périodes exceptionnelles, des plus inconfortables sous l'empire ottoman, comme ailleurs en terre d'islam, à des degrés, certes, variables. Prenons l'exemple du Sultan Bayazid II (1481-1512), qui accueillit les Juifs d'Espagne et du Portugal, mais dont le règne s'était inscrit en réaction contre la politique pro-occidentale de son père, Mehmet Le Conquérant, protecteur des Grecs et des Juifs. Bayazid II mit brutalement fin à cette politique et ordonna la fermeture des synagogues d'Istanbul construites après l'arrivée des Turcs, en 1453, et qui contredisaient les principes de la Charià stipulant que les Dhimmis n'ont pas le droit d'ériger de nouveaux lieux de cultes. Sous l'afflux de Musulmans, les habitants de quartiers juifs et chrétiens furent expulsés et transférés dans des ghettos qui étaient loin de ressembler à des lieux de félicité. Ainsi, sous Mourad III (1574-1595), quantités de lieux de cultes juifs et chrétiens furent fermés et les règles vestimentaires discriminatoires les plus strictes furent à nouveau mises en vigueur.
Il est vrai aussi que durant les années 1870, l'Empire ottoman déclinant vit l'apparition d'un mouvement plus tolérant envers les Juifs et composés de quelques dönme (équivalents des Marranes en Turquie), celui des « Jeunes-Turcs » (Jöntürk). Tout comme la révolution lancée par Mustapha Kémal Atatürk, leur héritier, celle des Jeunes-Turcs sera l'objet du même type de critiques, formulées jusqu'à aujourd'hui par les islamistes, qui « prétendirent que cette révolution [des Jeunes-Turcs] avait été ourdie par les Juifs » . Dans un premier temps, la doctrine de « l'ottomanisme » chère aux Jeunes Turcs, qui visait à fondre les minorités chrétiennes et juives de l'Empire dans une même identité turco-ottomane, suscita des espoirs considérables chez les Juifs. Mais face aux réactions d'hostilité extrêmement violentes qu'elles suscitèrent chez les masses musulmanes, qui ne supportaient plus de voir les anciens dhimmis gravir l'échelle sociale, les mesures égalitaires des Jeunes-Turcs restèrent lettre morte. Leur doctrine réformiste fut supplantée dès 1913 par celle du panturquisme (ou pantouranisme) qui posait la supériorité de la « race turque » et l'union de tous les peuples turcs du Bosphore jusqu'à la Chine et qui revêtait une dimension nettement plus islamique.
En fait, la Turquie « laïque » et kémaliste, telle qu'on a tendance à l'idéaliser, n'a réellement existé qu'entre 1925 et 1949, c'est-à-dire à partir du moment où Mustapha Kémal abolit le Califat et interdit les Confréries, jusqu'à la première alternance de 1946-1950 qui vit la défaite du parti kémaliste et la victoire du Parti Démocrate, favorable à la réislamisation profonde du pays. Ensuite, le rétablissement de l'appel public de la prière en arabe puis des cours obligatoires de religion musulmane dans les écoles et médias publics, le « retour » de la Turquie dans ses anciennes possessions proches-orientales ou voisinage islamique (relations avec Téhéran, Damas, les pays turcophones du Caucase et d'Asie Centrale, liens privilégiés avec l'Arabie saoudite dont Erdogan et Gül sont aujourd'hui des obligés, etc), ne cessèrent de défaire tout ce que Kémal Atatürk entreprit. En fait, la seule période et le seul régime turc sous lequel les Juifs furent véritablement considérés comme des Turcs à part entière fut entre 1924 et 1938, c'est-à-dire sous Mustapha Kémal Atatürk, grand ami des Juif et initié à la franc-maçonnerie de Thessalonique, sa ville de naissance où il avait connu de nombreux Juifs et étudié avec eux. Bien que laïc et successeur fidèle de Kémal entre 1938 et 1950, Ismet Onünü était déjà moins judéophile et la position « neutre » d'Ankara pendant la seconde guerre mondiale fut plus qu'ambigue. Jadis prospère, la communauté juive est réduite à une peau de chagrin depuis les épisodes anti-juifs qui incitèrent la plupart à quitter un pays qu'ils aimaient mais qui a construit son identité moderne contre les minorités (en plus du génocide arménien): premièrement, en 1942, lorsque les Juifs furent violemment dépossédés de leurs fortunes en vertu de la loi sur « l'impôt inique » qui pénalisait tous les non-Musulmans (camps de travaux forcé pour ceux qui ne pouvaient pas payer cash l'équivalent de plusieurs fois leurs fortune), afin que la Turquie « cesse d'être possédée par les Infidèles. Puis en septembre 1955, quand des pogroms et saccages de maisons et commerces de Juifs, Grecs et Arméniens d'Istambul furent perpétrés par les nationalistes, en « représaille» à l'incendie accidentel de la maison d'Atatürk. Depuis lors, les minorités non-musulmanes comprirent le message. Certes, Juifs et Chrétiens demeurent libres sur le papier. Mais, outre le fait que l'accès aux postes d'officiers militaires et à la haute administration leur est interdite de facto, la réislamisation des consciences, puis les succès croissants de partis islamistes ne considérant comme « vrais Turcs » que les Musulmans sunnites (ce qui exclut aussi les 12 millions d'Alévis, en général kémalistes et laïques fervents), a considérablement détérioré la perception des Juifs et des Gavours (« Infidèles », en turc).
Preuve qu'il n'y a pas de « chromosome turc » spécialement judéophile, les masses réislamisées et nationalistes peuvent se procurer dans les grandes librairies, comme dans les autres pays musulmans, les best-sellers sur la théorie du « complot judéo-maçon » des polémistes islamistes à succès tels Haroun Yahyah, Adnan Hodca ou Aydgan Vatandas. Plus que jamais, la thèse chère à Ben Laden et au Hamas selon laquelle le Califat islamo-ottoman aurait été aboli par le « Juif masqué » Atatürk et ses complices franc-maçons est populaire. Il permet par ailleurs de faire un lien avec « l'antisionisme absolu » analysé par P.A Taguieff ou Wiliam Goldnadel, en vogue partout dans le Dar al Islam et surtout d'exonérer le peuple turc de la « trahison » kémaliste en rejetant la responsabilité aux « forces occultes judéo-maçonnes prenant leurs ordres a Tel Aviv ». Loin d'avoir été toujours pro-israélienne et/ou « judéophile » et « anti-fasciste », puis alliée indéfectible de l'Occident (Otan), la Turquie moderne possède non seulement une longue tradition d'alliance avec le pangermanisme allemand (première guerre mondiale), mais également une forte tradition politique interne de type néo-fasciste, raciste et pro-nazie incarnée notamment par les Loups-Gris et ses diverses incarnations politiques, partis régulièrement associés au pouvoir en place. Organisation ultra-nationaliste et para-militaire créée par un ancien collaborateur du troisième Reïch, le colonel Alpaslan Turkes, à l'origine en 1965 du parti d'extrême-droite MHP, la devise des Loups Gris est : « Notre guide est le Coran, notre but est le Touran." Plus inquiétant encore, l'essentiel de la classe politique du centre-droit à la gauche (Tansu Ciller et Bulent Ecevit, etc) et près d'un million de personnes ont assisté aux obsèques nationales auxquelles Türkes eut droit lorsqu'il décéda en 1997, sans que Bruxelles soit inquiétée la moins du monde.
Depuis les différents victoires électorales et passages au pouvoir des partis islamistes, les Juifs sont sur leurs gardes. La « stratégie de la tension » déployée par les islamistes à travers le pays culmina avec la « nuit de Jérusalem », organisée le 31 janvier 1997 par la municipalité islamiste de Sincan, dans la banlieue d'Ankara, où des militants jouèrent au Hezbollah et au Hamas devant l'ambassadeur d'Iran en Turquie en scandant des slogans antisémites et anti-israéliens et simulant des jets de pierres contre de fausses troupes israéliennes. Sur fond de réclamation d'application de la Charià, cette mise en scène rappela soudainement aux Juifs turcs que la réislamisation de la Turquie post-kémaliste signifiait également une importation de l'antisionisme radical sévissant dans le monde arabo-musulman et une détérioration de leur perception, conformément au désormais banal syllogisme accusateur : Israël=Etat raciste, génocideur de Palestiniens musulmans; Juifs=sionistes ; donc les Juifs sionistes sont tous des tueurs de Musulmans... Plus inquiétantes sont les nombreuses agressions anti-juives survenues en Turquie depuis les années 80 : le Jihad islamique a revendiqué les attentats à la bombe contre la synagogue d'Istanbul en 1986 (25 morts) et le meurtre d'un diplomate israélien en 1992 ; Le Hizbullah kurde, l'IBDA-C et la branche locale d'Al Qaïda, liée au Ansar al Islam du Mollah kurde Krekkar et à Zarkaoui dans le Kurdistan irakien voisin, ont revendiqué l'attaque à la mitraillette (1996) de l'industriel juif, père du dernier député Jack Khami, ceux de 1996, 1999 et 2003 contre les synagogues Neve Shalom et Beït Israël (25 morts), puis contre des intérêts britanniques et une loge maçonique (26 morts). Plus près de chez nous, en France, l'enseignement de la judéophobie en milieu islamique n'est pas seulement le fait de mouvements radicaux arabes ou pakistanais, mais également des organisations islamistes turques réputées « modérées » et reconnues dans l'espace public, comme le Milli Görüs, antenne européenne du parti islamiste fondé par Necmettin Erbakan. L'un des responsables de cette organisation à Paris, le libraire de la mosquée Fatih, explique ainsi que « c'est la laïcité qui a détruit l'Empire ottoman et instauré la République. Derrière cette idéologie, on trouve des philosophes des Lumières, parmi lesquels beaucoup de Juifs. Nous avons là un complot du sionisme » . Or le Milli Gorus n'est autre que la structure extérieure du mouvement islamiste « modéré » AKP au pouvoir à Ankara…

En guise de conclusions : un double standard ?

En fait, c'est une Turquie nationaliste, irrédentiste (Ankara revendique le Kurdistan irakien, plusieurs îles grecques, le Nord de Chypre, etc) et largement réislamisée, ayant le plus grand mal à effectuer son travail de Mémoire, ainsi que le déplorent Robert Badinter et Giscard D'Estaing (génocide arménien), que l'Europe s'apprête à intégrer si les dirigeants européens en décident ainsi durant les prochains mois. Une Turquie qui change sur le papier, mais qui risque plus de dénaturer et diluer l'Europe que de changer réellement elle-même dans les faits. Etonnamment, ce sont les mêmes responsables français, belges ou allemands qui ont fustigé les Etats-Unis durant la crise irakienne ou pris la tête de la coalition anti-sioniste européenne et renoué avec la Libye, l'Iran et la Syrie terroriste après avoir mis à l'index Ariel Sharon, qui ont été depuis le Sommet d'Helsinki en 1999, les plus fervents partisans de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Car aux côtés de Jacques Chirac, Gherard Shröder ou Romano Prodi, l'on retrouve étonnamment Jorg Haïder parmi les turcophiles convaincus, de sorte que, depuis la réislamisation de la Turquie, les postures pro-arabes et pro-turques ont de plus en plus tendances à converger, ce qui est assez nouveau, du pont de vue géopolitique. On remarquera en passant que Silvio Berlusconi, Tony Blair et ou Georges Bush, qui ne sont pas spécialement des partisans de l'approfondissement de l'Union européenne, sont en faveur de la candidature turque pour des raisons plus atlantiques qu'européennes. On rappellera pourtant la pertinente remarque de Kissinger : si j'étais européen, je serais contre l'entrée de la Turquie, mais je suis américain ». Là aussi, rien ne prouve que le choix pro-turc des Etats-Unis ou des euro-sceptiques ne se retournera pas contre Washington, comme on le voit déjà à propos de l'Irak et du Kurdistan où Ankara n'a pas été solidaire des Etats-Unis. Inversement, ce sont, en France et en Allemagne, de fervents et sincères défenseurs d'Israël et des Etats-Unis : Nicolas Sarkozy, Alain Madelain en France ou et Stoïber et Angela Mekel pour la CDU-CSU allemande, qui ont été les plus vigoureusement opposés à l'adhésion d'Ankara. Lucidement, Nicolas Sarkozy, alors en voyage officiel en Israël, a relancé l'idée d'un statut de partenariat privilégié pour la Turquie plutôt que l'adhésion, tout en proposant pour Israël une association encore plus étroite avec l'Europe. D'une certaine manière en effet, on pourrait se demander en quoi la Turquie serait plus « européenne » que la Russie ou Israël ? Et en quoi l'Union européenne devrait « prouver » au club musulman turc qu'elle n'est pas « anti-islamique » en l'intégrant alors qu'elle a tout à prouver à Israël en matière de travail de mémoire et de tolérance, ce qu'elle ne semble pourtant point faire. Aussi les traitements différenciés qui poussent à les Européens à pardonner aux Turcs (occupation de Chypre, militarisme, répression au Kurdistan, pro-américanisme, etc) – c'est-à-dire cela même qu'ils reprochent à Israël (« territoires occupés », « répression de Tsahal », etc) – pousse à se poser de sérieuses questions sur les motivations des chancelleries européennes et de Bruxelles.

L'union européenne, ennemi objectif d'Israël et du kémalisme turc ?

La seule chose qui est réellement en train de changer en Turquie, à savoir l'abolition du pouvoir politique des Militaires (à travers la réforme du Conseil National de Sécurité, MGK), seuls alliés d'Israël, risque surtout de profiter aux islamistes turcs, terroristes comme institutionnels, antisionistes ou en tout cas pro-palestiniens, lesquels s'abreuvent aux mêmes doctrines obscurantistes et rêvent de dékémaliser la Turquie et de se débarrasser de l'unique obstacle qui les empêche d'appliquer un jour la Charià: l'armée kémaliste. Couplée avec l'éviction amorcée des Militaires laïques, les récentes déclarations anti-israéliennes de Recep Erdogan, les succès confirmés des partis islamistes aux différentes élections nationales et locales, tout comme les attentats anti-juifs, anti-occidentaux et anti-maçonniques sans précédent qui ont eu lieu à Istanbul ces dernières années, annoncent peut être un scenario à l'iranienne. Car l'Iran du Shah était, comme la Turquie, fortement occidentalisée et moderne, et lui aussi « allié indéfectible » d'Israël et des Etats-Unis, avant de connaître le chaos islamiste dès que les militaires iraniens et le Shah acceptèrent de lâcher du lest sous la pression des démocrates américains et européens qui exigèrent « la démocratisation » du régime et la liberté d'expression des islamistes « persécutés ». Certes, il ne faut pas accabler ce grand pays ami de l'Occident que demeure la Turquie, et on ne peut nier que, grâce aux réformes en cours, et indépendamment des intentions réelles qui animent les leaders de l'AKP, la Turquie se réforme. Mais une question mérite d'être posée : si la démocratisation passe par l'enracinement électoral de partis anti-kémalistes et islamistes, même « modérés », aux positions antisionistes officielles et aux électeurs souvent marqués par une judéophobie de principe, est-ce que la perspective de l'entrée de la Turquie dans l'Union et la fin du pouvoir politique des militaires que cela implique (seuls réels garants de l'alliance Turquie-Israël et de la laïcité) sera nécessairement une bonne chose pour les Juifs et pour Israël ?...

* Alexandre del Valle, auteur de La Turquie dans l'Europe, un cheval de Troie islamiste ?, Les Syrtes, 2005.

Alexandre del Valle est géopolitologue, auteur de nombreux articles et ouvrages dont "Le Totalitarisme Islamiste" et "Le Dilemme Turc" parus aux éditions des Syrtes.
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Tags pour ce billet: arménie, Chrétiens, coloniale, Etats-Unis, génocide, Israël, Liban, panurquisme, Turcophones, Turcs, Turquie
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Commentaires

popopopo à propos Interview de Claude Guéant suite à la polémique sur ses propos relatifs aux civilisations
mardi 7 février 2012 12:33
de bon sens tout simplement
del Valle à propos A propos de la crise franco-turque et de la loi sur le génocide arménien
lundi 6 février 2012 13:34
Merci chère Madame de votre témoignage , car j'imagine que vous avez des info rmations précises en faisant allusion [...]
valentini à propos Enjeux géopolitiques de la bombe atomique iranienne
jeudi 26 janvier 2012 14:18
Java euro-occidentale autour de la bom be irano-orientale La Sainte-Allian ce des amis d'Israël, -Aïe ! Aïe ! Aïe [...]
ManitraAndria-Sarreguemines à propos « Printemps arabe, hiver islamiste » ?, les leçons de la victoire des islamistes d'Ennahda aux élections du 23 octobre dernier en Tunisie
lundi 23 janvier 2012 20:50
pour moi ce qui me semble le plus suje t a controverse dans l'islam et c'est mon opinion c'est la Taqya , l'apostas [...]
ManitraAndria-Sarreguemines à propos A propos de la crise franco-turque et de la loi sur le génocide arménien
lundi 23 janvier 2012 20:37
il est effarant de constater le clivag e entre ce que veut nous montrer erdog an ; Au premier abord , il semblerait [...]
Del VALLE à propos « Printemps arabe, hiver islamiste » ?, les leçons de la victoire des islamistes d'Ennahda aux élections du 23 octobre dernier en Tunisie
lundi 2 janvier 2012 11:56
Chère Madame, vous avez raison de pose r la question, car c'est moi qui ai su scité et réalisé cette interview à Fra [...]
bruno rex à propos Il fronte comune di islamici, nazisti e compagni, di Andrea Morigi, Libero
lundi 2 janvier 2012 05:51
nothing to do for Europe, likely, but the rest of the world have something t o say and to do. GO!
eclairé à propos L'islamisation de l'Europe
dimanche 1 janvier 2012 14:59
Si nous parlons en termes statisques l es musulmans sont ceux qui font le plu s d'enfants et il est bien évident qu [...]
Sam à propos Macedonia faces the Albanian irredentism : an identity conflict on the NATO and the Albanian Mafia road
mercredi 28 décembre 2011 05:29
I think you should triple check your f acts . You talk nonsense .
stabilo à propos A propos de la fin annoncée de l'islamisme ...
jeudi 15 décembre 2011 14:37
Ils n’aiment pas les juifs, ils n’ai ment pas les chrétiens, les sunites n’aiment pas les chiites, les chiite [...]
Samira à propos « Printemps arabe, hiver islamiste » ?, les leçons de la victoire des islamistes d'Ennahda aux élections du 23 octobre dernier en Tunisie
lundi 5 décembre 2011 11:49
Bonjour, Avez vous demandé l'autori sation à Mr Haddad pour mettre son art icle sur votre blog?Je ne crois pas,mo [...]
anonyme à propos Aggression der Supermacht USA gegen Europa
samedi 3 décembre 2011 14:02
Soll ich mal Lachen osmanische REICH !!!! wird es nie geben du totaler ve rsager das wird nie einer zu lassen in [...]
Kim jong ilien à propos « Printemps arabe, hiver islamiste » ?, les leçons de la victoire des islamistes d'Ennahda aux élections du 23 octobre dernier en Tunisie
dimanche 30 octobre 2011 04:40
J' ai lu une partie du dernier Del Val le sur les anti chrétiens, le chapitre sur l' Inde en particulier.Pour Del [...]
alexandre à propos Perchè la Turchia non puo' entrare nell'Europa, Guerini, Milano
vendredi 28 octobre 2011 10:53
condivido il commento, grazie
Alexandre del Valle à propos Le Jihad dans le coran et la tradition musulmane
vendredi 28 octobre 2011 10:49
Cher Monsieur, encore une fois, votre vision de l'ismam, modérée et sage, es t louable, et je vous félicite, mais h [...]

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