Alors que l'Europe vient d'admettre dix nouveaux Etats-membres dont un arabophone (Malte) et un situé au Proche-Orient (Chypre), qu'elle a admis le principe de l'adhésion de la Roumanie de la Bulgarie et de la Croatie (2007), et qu'elle s'apprête à ouvrir les négociations d'adhésion avec la Turquie dès décembre 2004, le débat sur les limites puis l'identité de l'Europe n'a toujours pas eu lieu.
Mercredi, 3 novembre 2004
Plutôt que la Turquie dans l'UE, la solution du « troisième cercle
Il est vrai que, pour les pays de culture judéo-chrétienne nouvellement admis ou sur le point d'être admis, l'éventualité de leur adhésion ne semble pas avoir suscité de réticences particulières, tant la proximité civilisationnelle de ces pays avec les « Quinze » initiaux est évidente. A cet égard, on comprend le malaise exprimé par Ankara qui admet mal pourquoi l'Europe pose plus de conditions et de temps à la Turquie musulmane qu'aux nouveaux Etats judéo-chrétiens admis, alors que Bruxelles ne cesse d'affirmer que l'Europe n'est « pas un club chrétien » et que ses valeurs sont laïques et humanistes, donc théoriquement ouvertes à tous. Même si l'argument culturaliste semble écarté de part et d'autres au nom d'une nouvelle « identité » de l'Europe fondée sur les principes abstraits de l'universalisme humaniste et des droits de l'Homme, Turcs et Européens parviennent difficilement à nier la permanence de critères non-dits mais persistant, culturels et religieux, qui rendent la candidature de la Turquie, peuplée de bientôt 100 millions de Musulmans, située à plus de 90 % en Asie et issue du monde asiatique, puis Etat successeur du Sultanat-Califat ottoman, lui-même successeur du Califat abbasside, à tout le moins singulière, voire problématique. Qu'elle soit effective ou non, la candidature turque aura au moins eu le mérite d'obliger à reposer la question des limites et de l'identité de l'Europe, question qui avait tendance à être occultée. Les marques du malaise concernant l'identité européenne et l'intégration de la Turquie apparaissent dans les arguments mêmes utilisés par les autorités turques et les partisans de la candidature d'Ankara et dans la façon dont le débat est posé ou souvent même esquivé. Aussi, avant même de procéder à l'inventaire des arguments s'opposant à l'intégration de la Turquie dans l'Union, il est utile, du point de vue de la démarche géopolitique et donc de l'analyse des représentations contradictoires (Yves Lacoste), d'analyser les arguments invoqués du côté des partisans de l'entrée de la Turquie dans l'UE. Nous verrons ensuite en quoi un accord d'association privilégié que nous avons baptisé le « troisième cercle » apparaît préférable à l'intégration pure et simple.
Arguments d'autorité et contournement du débat
Contredisant ainsi leur propre postulat anti-culturaliste, nombre de partisans de l'intégration d'Ankara dans l'Europe rappellent que l'actuelle Turquie est la terre d'origine des deux grandes sources de la civilisation européenne et occidentale : la culture gréco-romaine d'une part, le christianisme, d'autre part (La Bible et les Grecs, pour paraphraser Emmanuel Lévinas): Homère, Hérodote Hippodamos de Millet, étaient d'Anatolie, Saint Paul était originaire de Tarse, l'Eglise chrétienne primitive s'est développée d'abord à Antioche et en Anatolie et les quatre premiers grands conciles de l'Eglise se sont déroulés en Turquie. A juste titre, ils rappellent que la Turquie abrite des terres qui marquèrent l'histoire et la mythologie européennes, que la basilique de Sainte-Sophie fut pendant 1000 ans un joyau de la Chrétienté avant d'être transformée en mosquée il y a 500 ans, puis un musée sous Atatürk, que l'Empire romain d'Orient prit pour capitale (« seconde Rome ») Byzance (Istanbul), qui continue d'ailleurs d'être le Siège du Patriarcat chrétien orthodoxe universel. D'autres représentations sont invoquées comme autant de « preuves » de l'« européanité » intrinsèque de la Turquie : l'extrême-Ouest de ce pays se situe géographiquement en Europe, plus en Europe en tout cas, que Chypre, admise dans l'UE en mai 2004 ; nombreux sont les Turcs de Thrace et d'Istanbul qui descendent d'Européens (Albanais, Slaves, Grecs, etc) ; et nul ne nie plus aujourd'hui que, sous Atatürk, la Turquie a connu un processus d'européanisation accéléré : abandonnant la théocratie islamique du Califat ottoman, adoptant l'alphabet latin à la place de l'arabe, bannissant le voile, et revendiquant son européanïté en inventant un nationalisme anatolien inscrit dans l'héritage de la Révolution française et du jacobinisme.
- La Turquie, « nation européenne » historique ?
Poser ainsi de façon catégorique « l'européanité » de la Turquie, c'est oublier que les deux composantes de l'identité européenne l'apport gréco-romain puis le monothéisme judéo-chrétien , si elles ont existé dans l'histoire de cet espace géographique, y ont été éradiquées non seulement avec l'arrivée des conquérants Turcs-musulmans, avant même la prise de Constantinople par les Ottomans, en 1453, mais surtout au terme d'un processus de turcisation/islamisation de l'actuelle Turquie qui culmina avec le génocide des Arméniens de 1915, l'expulsion de deux millions de Grecs - implantés depuis l'Antiquité et la quasi disparition du christianisme et de la culture gréco-européenne, notamment à travers le génocide oublié des Chrétiens assyriens, descendants des premiers chrétiens araméophones parlant la langue du Christ. Phénomène de « deshélléno-christiation » accentué avec le processus de réislamisation politique, social et culturel du pays depuis une vingtaine d'années.
Ainsi que l'a montré l'historien Etienne Copeaux dans son ouvrage, Espaces et temps de la nation turque. Analyse d'une historiographie nationaliste , Ankara n'a en effet jamais remis en cause la version officielle de l'Histoire forgée sous Mustapha Kémal par la Société d'Histoire turque, fondée sur la révision de l'histoire de l'Anatolie. La Grèce antique s'y trouve effacée, Homère, originaire de Smyrne, oublié, Hérodote d'Halicarnasse - que Ciceron considèrait comme le « père de l'histoire » - occulté. Niée aussi, la philosophie ionienne du VIème siècle avant JC. Oubliés, trois millénaires d'hellénisme en Asie mineure, depuis l'arrivée des premiers Grecs sur la côte égéenne de l'Anatolie vers 1000 avant J.C, jusqu'à leur déportation après la chute et l'incendie de Smyrne en 1922. Quant à la Grèce byzantine, elle est rejetée dans un oubli presque équivalent, tandis que l'histoire de l'Anatolie commence en 1453, avec la prise de Constantinople par les conquérants Turcs. Aussi apprend-t-on que les Hittites seraient les ancêtres des Turcs et que les Arméniens seraient arrivés plusieurs milliers d'années en Turquie après les peuplades turcophones, installées depuis toujours en Anatolie... Avec la réislamisation du nationalisme turc, ce révisionnisme s'est intensifié. Aussi les électeurs islamistes d'Erdogan et d'Abdullah Güll sont-ils persuadés que l'histoire de leur pays commence avec la victoire des Turcs à Manzikert sur les Byzantins en 1071 et que la mission providentielle des Turcs a toujours été de propager l'islam, son Age d'ôr (asr-i-seadet) se situant au XVIè siècle, avec le Sultan Mehmet Fatih, le conquérant de Constantinople.
D'une certaine manière, dire que la Turquie est « historiquement européenne » est aussi vrai que de dire que « la France est africaine » : en tant qu'ex-puissance coloniale et occupante. C'est d'ailleurs ce que voulait signifier l'ancien Ministre Hubert Védrine lorsqu'il déclara que « La Turquie dans l'Europe, c'est comme la France dans l'Union africaine ». Influencés par des représentations « occidentalo-centrées », les Européens de l'Ouest, principalement les nations du Nord, la grande Bretagne, l'Espagne, et la France, ont du mal à se mettre à la place de celles qui, plus à l'Est et au Sud , vécurent sous le joug colonial ottoman, ceci indépendamment même de leur position sur la candidature turque, largement influencée par les pressions atlantiques et américaines. Aussi n'est-ce pas surprenant que le pays le plus ouvertement hostile à la candidature turque soit l'Etat successeur de l'Empire austro-hongrois : l'Autriche . D'une manière générale, ainsi que l'a dit de façon fracassante Valéry Giscard d'Estaing , la grande majorité des Européens, indépendamment de la sympathie qu'ils peuvent avoir pour la Turquie, ne perçoivent pas ce pays comme civilisationnellement européen. D'où le fait que le débat sur l'identité de l'Europe, donc sur la Turquie, n'a pas eu lieu , et d'où la tendance (qui date du milieu des années 80) générale à substituer aux racines judéo-chrétiennes et gréco-latines de l'Europe (évidentes, même pour des laïques comme Régis Debray ou Max Gallo) une nouvelle identité idéologico-morale et juridictionnelle purement abstraite gravitant autour de l'universalisme des droits de l'Homme.
En réalité, la Turquie n'est pas plus européenne par sa géographie (excepté Istanbul et la Thrace, Atatürk a d'ailleurs choisi sa capitale en Anatolie asiatique), que par sa conscience civilisationnelle ou même ses murs, argument que la députée française Corinne Lepage et certains milieux féministes et progressistes turcs eux-mêmes n'hésitent pas à mettre en avant (endogamie islamique, survivances des appartenances tribales et confrériques, visions archaïques et inégalitaires de la femme et de la famille, crimes d'honneurs, ultra-nationalisme, comportements politiques et sociaux violents, discriminations ethno-religieuses, etc) . Il est vrai que, tout en réclamant le label européen, les Turcs se définissent eux-mêmes comme un peuple d'origine asiatique (Mont Altaï, parenté avec les Ouïgours du Xinjang chinois et les peuples mongols) islamisé, dont l'Age d'Or fut l'apogée de l'empire ottoman, lui-même successeur des Turcs Seldjoukides venus des Steppes à la conquête de l'Empire abbasside et de l'Europe hellénique. La géopolitique étant le règne des paradoxes, il n'y a en fait rien de contradictoire dans la double diplomatie d'Ankara, à la fois tournée vers l'Est et vers l'Ouest, « dreaming west and mooving east ». Certes, une minorité kémaliste ou de jeunes Turcs cosmopolites issus des quartiers privilégiés d'Istanbul se sentent plus européens qu'islamo-asiatiques ou orientaux. Mais tel n'est pas le cas des 80 % de Turcs anatoliens vivant dans les zones orientales moins avancées d'Anatolie ou même dans les faubourgs d'Istanbul-Est, où des masses issus de l'exode rural anatolien et kurde constituent une part de plus en plus importante de la population. Ces Turcs anatoliens non privilégiés ne se reconnaissent pas aussi naturellement dans cette Europe souvent perçue comme hédoniste, consumériste, « décadente », culturellement et moralement déstabilisante. Ils se reconnaissent bien plus dans le voisin kurde, turcoman ou même arabe irakien, voire dans le voisin iranien ou azéri, que dans l'Européen du Nord ou même dans le Grec chrétien. A cet égard, deux conflits aux forts « dommages civilisationnels collatéraux» ont été révélateurs de ces auto-représentations turques : le conflit israélo-palestinien, qui a vu les habitants du pays allié à Israël majoritairement pro-palestiniens et de plus en plus violemment anti-sionistes, puis les deux grandes crises américano-irakiennes, qui ont donné l'occasion à de nombreux Turcs d'exprimer leur haine des Etats-Unis et leur solidarité avec le voisin musulman.
En réalité, le nud du problème est qu'il existe deux Turquie : une européenne, riche, située à l'Est et minoritaire, puis une asiatique et anatolienne, pauvre, mais majoritaire. Tout le débat sur la Turquie réside dans cette question terrible : doit-on risquer de dénaturer l'Europe et ouvrir la boîte de Pandore de l'élargissement extra-européen en intégrant les masses anatoliennes non-européennes dans le seul but de satisfaire la minorité stanbouliote privilégiée et occidentalisée ? Car si la Turquie de l'Ouest est attirée par l'Ouest et frappe à la porte de l'Union, dans le même temps, celle de l'Est n'a jamais été aussi active en Asie centrale et ne s'est jamais autant rapprochée du monde arabo-musulman : Ankara revendique tout de même une partie de l'Irak (Mossoul, où vit une minorité de Turcomans en zone kurde), elle est observateur auprès de la Ligue arabe, et elle s'est rapprochée de l'Arabie saoudite et de l'Iran depuis le milieu des années 90 (les premiers voyages officiels de Necmettin Erbakan en 1996 furent l'Iran et la Libye). Plus récemment, c'est le Turc Ekmeleddin Ihsanoglu qui a été élu, le 16 juin 2004, à Istanbul, au poste de secrétaire général de l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI) , l'une des principales structures mondiales oeuvrant à la solidarité inter-islamique et à la promotion de l'Islam saoudien wahhabite, et dont la dernière revendication consiste à reconnaître la République de Chypre du Nord
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Elle est surtout à l'origine de nombreux projets de coopération entre États islamiques et pays de l'espace turcophone et ex-ottoman : 200 millions de « frères » turcophones du Caucase et d'Asie centrale se rapprochent de la mère-patrie et vice versa depuis la chute de l'ex-URSS. C'est en effet sous l'influence du Parti de la Mère Patrie de l'ancien Premier Ministre Turgut Ozal (adepte d'un panturquisme réislamisé que l'on a baptisé « synthèse islamo-nationaliste ») et dans le contexte d'endiguement du communisme par la « muslim belt », que les républiques musulmanes turcophones ex-Soviétique furent intégrées en 1977 à l'Organisation de la Coopération Economique (OCE), créée cette année là à Izmir pour regrouper la Turquie, l'Iran et le Pakistan. Entre 1990 et 1995, Ankara a scellé toute une série d'accords visant à réunir sous son égide les Républiques turcophones surs de l'ex-Union soviétique : Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kazakhstan et Kirghizistan. C'est ainsi qu'Ankara a créé, en 1992, la TICA (Agence Turque de Coopération Internationale) rattachée au Ministère turc des Affaires Etrangères. La Turquie est depuis lors un des principaux exportateurs, investisseurs et financier des pays musulmans de l'ex-Union soviétique . Elle consacre tous ses efforts pour réorganiser et réorienter les voies de communication d'Asie centrale : transports routiers, ferroviaires et aériens ; réseaux téléphoniques et télématiques qui passaient auparavant par Moscou . L'important effort qu'elle déploie pour former des élites locales est tout autant significatif. Chaque année, plus de 10 200 étudiants d'Asie centrale intègrent les universités turques. La mise sur pied du satellite Türksat a par ailleurs permis d'élargir le champ de captation des chaînes de télévision turques. Le premier grand quotidien turc islamiste, Zaman, est diffusé dans toute l'Asie centrale, l'adoption générale de l'alphabet latin au lieu de l'alphabet cyrillique facilitant la diffusion du turc officiel.. Sur le plan culturel et symbolique, l'action du Président turc Turgut Ozal, mort en avril 1993, joua un rôle considérable dans le rapprochement des nations turcophones. Proche de la confrérie fondamentaliste Naqchbandiyya, implantée dans toute l'Asie centrale et le Caucase, Ozal avait financé la construction du musée de Boukhara commémorant le 675 ème anniversaire de cette confrérie.. La Turquie s'est également investie dans l'Organisation de coopération économique (ECO), qui rassemble cette fois-ci l'Iran, la Turquie et le Pakistan, l'Azerbaïdjan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan, ainsi que dans la création, en juin, 1993 du Turskoÿ, Administration Commune des Cultures et Arts Turcs, équivalent du Haut Conseil de la Francophonie. Mais l'événement le plus caractéristique du « redéploiement » en Eurasie fut le Sommet d'Istanbul du 19 octobre 1994, annonçant la naissance du groupe « T6 » (T pour Turc, et 6 pour les 6 Etats turcophones, ou « Türk 6 ») : Turquie, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan et Turkménistan), dont les visées étaient de créer un ensemble turcophone solidaire sur les plans culturel, politique et économique (tracés d'oléoducs) et même touristique . Aussi ne doit-on jamais oublier que, si la Turquie a une dimension européenne, elle a encore plus une dimension asiatique et moyen-orientale.
- De la « vocation européenne » de la Turquie à « l'irréversibilité » de sa candidature
Invoquer « l'irréversibilité » de la candidature turque au motif qu'Ankara a signé un accord d'association en 1963 où était mentionnée la « vocation européenne de la Turquie », (argument de la dite « promesse »), ne tient pas. Tout d'abord, l'expression « vocation européenne » de la Turquie, assumée par le général De Gaulle, doit être replacée dans son contexte diplomatico-stratégique : l'Europe d'alors était une Europe souple, constituée d'Etats nations souverains battant leur propre monnaie et dont le système législatif national n'était pas subordonné aux Décisions de Bruxelles. Tout comme « L'Europe de l'Atlantique à l'Oural », cette Europe eurasiatique reposait sur le projet historiquement rival de celui d'Europe fédérale actuellement en marche, à savoir la confédération paneuropéenne chère à Coudenhove-Callergi et au Plan du gaulliste Foucher. Par contre, envisager l'intégration d'Ankara en tant que pays prépondérant au sein d'une Europe fédérale contraignante et dépossédant les Etats de leur souveraineté est incompatible avec les vues gaullistes, méfiantes vis-à-vis de l'atlantisme en partie à l'origine de la candidature turque.
Invoquer la « promesse de 1963 » est par ailleurs doublement irrecevable dans la mesure où, tout d'abord, la demande officielle d'adhésion d'Ankara ne date pas de 1963 (en 1963, la Turquie a signé un accord d'association avec l'Union, comme en 1969 le Maroc et la Tunisie), mais de 1987, et ceci après plusieurs coups d'Etats en Turquie, puis après une période (1974) où c'est Ankara qui refusa de reformuler sa candidature conjointement avec la Grèce tel que le proposait Bruxelles. Ensuite, la demande turque de 1987 fut clairement rejetée par le Conseil européen et Bruxelles, puis par le Parlement européen, lequel vota une résolution (18 juin 1987) étrangement occultée aujourd'hui exigeant au préalable de toute candidature, la satisfaction de quatre grandes conditions : respect des droits de l'Homme ; reconnaissance du génocide arménien ; amélioration du sort des minorités religieuses et ethniques (assyro-chaldéens, Alévis, Kurdes, Chiites, catholiques) ; retrait militaire total de Chypre et règlement pacifique du conflit. Or, mis à part certains progrès en matière de droits de l'Homme, trois de ces quatre critères n'ont toujours pas été satisfaits par la Turquie. C'est donc Ankara qui n'a pas rempli ses obligations et non l'inverse.
Rappelons que, loin d'être un dû, le processus d'intégration de la Turquie dans l'UE peut être interrompu à tout moment sur décision du Conseil européen ou par le veto d'un Etat membre. Cela signifie que, quand bien même Bruxelles décidera en décembre prochain d'entamer les négociations d'adhésion, le processus - qui sera plus long que pour les dix autres Etats récemment admis, étant donnés les sérieux obstacles restant (rôle prépondérant de l'armée dans la vie politique et économique, droits de l'Homme, Chypre, etc) pourra être soudainement compromis en cas de véto ou de referendum négatif. Mieux, une simple alternance politique en Allemagne, où la CDU-CSU milite contre l'adhésion depuis toujours, un non autrichien d'ores et déjà envisageable, un revirement de la position tactiquement pro-turque d'Athènes, ou encore l'accession, en France ou ailleurs, d'un chef de gouvernement résolument hostile à la candidature de la Turquie, comme Bayrou ou Stoïber, pourront provoquer un retour douloureux à la case départ pour Ankara. D'où la pertinence de la position de Valéry Giscard d'Estaing réclamant plus de franchise et moins d'hypocrisie « politiquement correcte » envers Ankara.
- Prouver que l'Europe n'est pas un « club chrétien »
Jusqu'à maintenant, les esquisses de débats sur l'entrée de la Turquie dans l'Union ont été caractérisés par une constante: l'on a jamais réellement posé les termes réels de la discussion du point de vue des intérêts des Européens, l'essentiel des arguments d'autorité invoqués par les partisans d'Ankara étant axés sur l'impératif moral de ne « pas rejeter » les Turcs, « ne pas exclure un pays musulman », ne pas « refuser de tendre la main ». La force de ce type de postures démonstratives repose sur un principe essentiel de guerre psychologique et sur ce syllogisme : « le rejet de la candidature turque signifie l'exclusion, le racisme anti-turc, l'islamophobie, donc le choc des civilisations et la guerre, donc tout opposant à l'entrée d'Ankara dans l'Europe est partisan de la guerre des civilisations, islamophobe, donc raciste anti-turc»... Affirmer qu'il « faut » intégrer la Turquie afin de démontrer que l'Europe n'est pas un « club chrétien » et ne « rejette » pas un candidat islamique est intellectuellement absurde : demande-t-on a la Ligue arabe d'intégrer Israël ou l'Inde pour prouver qu'elle n'est pas un « club musulman » ? Doit-on intégrer le Japon ou la Cote d'Ivoire pour prouver à ces derniers que l'Europe « n'exclut pas » les Ivoiriens et les Japonais ? En fait, ce mauvais procès renverse les rôles, car c'est à la Turquie de prouver qu'elle n'est pas un « Club musulman » et qu'elle est pluraliste : or, il y a plus de Turcs-musulmans à Paris que de Chrétiens dans toute la Turquie (100 000), pays « purifié » musulman à 99 % depuis le génocide de 1,5 millions de chrétiens arméniens et assyro-chaldéens (1916) puis l'expulsion de 2 millions de Grecs entre 1920 et 1923, forfaits qui n'ont jamais fait l'objet d'un travail de mémoire, la négation du génocide étant enseignée dans les écoles (voir infra). Ankara continue d'ailleurs de nier les minorités assyro-chaldéenne, catholique et alévie qui n'ont toujours pas de statut et de droits cultuels propres (voir rapport Oostlander ).
- La Turquie « laïque » et kémaliste
Dire que la Turquie est une « exception laïque » et un allié naturel contre l'islamisme grâce à « l'héritage laïque » d'Atatürk est peu convainquant: la Turquie nouvelle autorise et réhabilite tout ce que rejetait Kémal : le voile, les partis islamiques, les Confréries, les cours de religion obligatoires dans les médias et écoles. Ses lois contre le blasphème condamneraient Atatürk lui-même ! En fait, le kémalisme a connu un coup d'arrêt dès les années 50-60, avec les gouvernements anti-kémalistes Menderes et Démirel, et il est politiquement mort sous Turgut Ozal, artisan de la réislamisation qui abolit l'article 163 interdisant les partis islamistes. Comment peut-on soutenir qu'un pays dont 70 % des femmes sont voilées ( , dont l'Etat entretient 90 000 imams et des milliers de mosquées, mentionne les religions sur les cartes d'identité, écarte de facto de la haute fonction publique et militaire les non-Musulmans, et qui est dirigé par un parti (l'AKP) issu d'un courant islamiste victorieux aux élections depuis le début des années 90 (les grandes municipalités sont presque toutes dirigées par les islamistes depuis 1995), est encore un pays laïque ? Bannie des textes, la Charià demeure ancrée dans les têtes de ceux qui ont voté pour l'AKP, lu les bestsellers du directeur de campagne de l'AKP aux élections de novembre 2002, Abdulrahmane Dilipak, intitulés Vive la Charià et Vers une société islamique, ou encore pour les tribunaux si laxistes envers les auteurs de « crimes d'honneur ». Surtout, on voit mal comment un pays géré par un parti issu de l'Islamisme anti-occidental pourra rester stablement au pouvoir sans provoquer le mécontentement de la base qui a voté pour une réislamisation de la Turquie, donc une dékémalisation et une démilitarisation impliquant, à terme, un rapprochement avec les pays musulmans frères et un dessèrement des relations avec les Etats-Unis et Israël.
- La Turquie « rempart contre l'Islamisme » ou comment « conjurer le Choc de civilisation » Islam/Occident
Etonnamment, plus la Turquie se réislamise sociologiquement et politiquement, plus elle se « dékémalise », plus elle est menacée de l'intérieur par l'islamo-terrorisme (frontière kurde poreuse avec l'Irak du Jihad), et plus les responsables européens et américains déclarent que le pays gouverné par l'AKP est un « rempart » face au terrorisme islamiste. Si l'accession des « islamistes modérés » de l'AKP s'était traduit par un réel apaisement de l'opposition islamique turque ainsi que par une neutralisation de l'islamisme international, jadis ennemi juré de la Turquie laïque, l'argument pourrait satisfaire. En réalité, parce que des dirigeants issus d'un courant historiquement inspiré de l'islam politique est aujourd'hui au pouvoir, les islamistes radicaux turcs en veulent encore plus qu'auparavant aux dirigeants de l'AKP d'entretenir des liens stratégiques avec les Satans israélien et américain. Les attentats anti-juifs, anti-britanniques et anti-maçonniques survenus depuis novembre 2003 illustrent ce risque de déstabilisation. Rappelons qu'en novembre 2003, les attentats-suicides revendiqués par le groupe islamiste anti-kémaliste IBDA-C (Front du Grand Orient Islamique), dont les auteurs présumés auraient été liés à Al-Qaida, avaient fait 61 morts et plus de 600 blessés. Ils avaient pris pour cibles deux synagogues, le consulat de Grande-Bretagne et le siège de la filiale turque du groupe bancaire international HSBC. En mars 2004, une loge maçonnique a été cette fois-ci visée par un attentat-suicide. Les deux auteurs de l'explosion avaient péri ainsi qu'un serveur de restaurant. Le 29 avril 2004, 16 personnes soupçonnées de préparer un attentat contre le sommet de l'OTAN étaient arrêtées à Bursa, à 250 kilomètres au sud d'Istanbul. En avril 2004, encore, d'autres attentats islamistes ont visé à nouveau quatre succursales de la banque HSBC et, le 20 mai, un restaurant McDonald's d'Istanbul. Plus récemment, les 25-29 juin, lors de la venue de Georges Bush en Turquie à l'occasion du sommet de l'Otan, de nouveaux attentats ont visé l'hôtel de la délégation américaine et d'autres places symboliques. Il est vrai que depuis le déplacement du du Jihad d'Al Qaïda en l'Irak, notamment la zone tribale poreuse du Kurdistan où sévit l'organisation Al Ansar al Islam du Mollah Krekkar liée au N° d'Al Qaïda Al Zarkaoui, la Turquie est l'un des Etats les plus directement menacés par l'islamoterrorisme salafiste. Par ailleurs, c'est dans un Etat turcophone lié à Ankara, l'Ouzbékistan, puis en Asie centrale et dans le Caucase en général, que les mouvements islamistes violents les plus anti-occidentaux ont élu domicile : le Mouvement Islamique d'Ouzbékistan et le Hizb ut Tahrir, proches d'Al Qaïda, qui prônent le rétablissement du Califat islamique à Istanbul et la destruction de l'Occident. Tout aussi démontré est le rôle joué, depuis les années 90, par l'Etat turc et les organisations islamistes turques dans l'activation du jihad balkanique, sans oublier le soutien aux moujahidines anti-arméniens de l'Azerbaïdjan et aux islamistes tchétchènes réfugiés en Géorgie (vallée de Pankissi). Malgré cela, nombre d'intellectuels et de politiques continuent d'expliquer qu'il « faut intégrer la Turquie dans l'Europe afin d'éviter un choc de civilisation entre l'islam et l'Occident » ou afin d'empêcher la Turquie de « basculer, par déception, dans le camp anti-occidental et islamiste ». Bref, il vaudrait mieux avoir la Turquie « avec soi que contre soi »
Outre que cet argument participe du chantage à la peur, il est d'autant plus infondé que le seul garant de l'exception laïque en Turquie réside dans les pouvoirs civilo-politiques de l'armée turque, dont Bruxelles exige l'abolition progressive
La Turquie « pro-occidentale », alliée d'Israël, des Etats-Unis et pilier de l'Otan
Parmi les arguments les plus souvent avancés pour attester l'européanité de la Turquie, les partisans de l'intégration d'Ankara rappellent que la Turquie est le pilier sud de l'Otan (depuis 1952), qu'elle est membres de l'OSCE et du Conseil de l'Europe (organisation eurasiatique englobant également des Etats non-candidats à l'UE comme la Russie et à ne pas confondre avec le Conseil européen de l'UE), qu'elle a signé les statuts de la Cour européenne des Droits de l'Homme (CEDH), qu'elle entretient des liens privilégiés avec les Etats-Unis, et qu'elle fut pendant la guerre froide l'allié du « monde libre » face à l'ex-URSS. Outre le fait que, durant l'intervention américaine en Irak, en 2003, on a constaté que l'islamisation du pouvoir et l'ancrage islamo-asiatique d'Ankara remettaient en question sa fiabilité au sein du système atlantique, il convient de rappeler que la Turquie demeure le pays le plus condamné par la CEDH (dont elle n'applique pas les jugements et ne paie pas les amendes), et que le Conseil de l'Europe n'est pas un sas d'entrée dans l'Union . Quant à l'Otan, s'il est vrai que les pays d'Europe centrale orientale nouvellement admis ou candidats (Pologne Tchéquie, Croatie, etc) assimilent l'adhésion à l'Otan à un pas vers l'UE, l'Alliance atlantique demeure une institution pluri-continentale contrôlée par les Etats-Unis et ayant vocation à s'étendre en Asie centrale et même au Moyen-Orient, d'après de récentes déclaration du président Georges Bush .
A propos de la Turquie et du monde turco-ottoman, l'une des représentations les plus puissamment ancrées dans les consciences occidentales marquées par l'Encyclopédie, « les Turqueries », la Guerre de Crimée et la diplomatie britannique de soutien à la Sublime Porte, est celle d'une « exception turque » judéophile qui ferait des Turcs des musulmans foncièrement différents des autres, tolérants par essence, comme s'il y avait un « chromosome » turco-musulman » modéré, par opposition à une propension anti-occidentale, anti-sioniste et obscurantiste des arabo-musulmans. Cette représentation est souvent invoquée au bénéfice de l'Empire ottoman, lequel aurait été toujours bien plus « tolérant » que la vieille Europe de l'Inquisition et des pogroms, puisque Protestants et surtout Juifs persécutés y ont effectivement trouvé refuge à plusieurs reprises. Les différentes études de jacques Heers, Bat Yé'Or, ou Bernard Lewis à ce sujet ont montré à quel point la réalité était bien différentes . Croyant que cela puisse être une preuve de pluralisme en soi, certains évoquent le fait que la Turquie est alliée d'Israël et qu'elle a une tradition judéophile depuis l'accueil en 1492 de nombreux Sephardim chassés d'Espagne par Isabelle La Catholique, pour elle démontrer son « occidentalisme » et son pluralisme puis soutenir à ce titre son intégration dans l'UE. Outre le fait que la relative bienveillance des pouvoirs turcs successifs envers les Juifs ne signifie pas que les autres minorités (Chrétiens et Alévis) aient toujours été heureuse de leur sort, rappelons que les Juifs sont toujours considérés en Turquie comme des « invités » (Musafir) ou des Infidèles (Gavour), jamais considérés comme de vrais Turcs, car non-musulmans, à l'instar des Chrétiens (voir infra). Les cartes d'identité mentionnent d'ailleurs leur religion (Musevi), ce qui les écarte officieusement des fonctions militaires et administratives élevées. Contrairement aux États-Unis, les Israéliens n'ont d'ailleurs jamais publiquement appuyé la candidature turque, conscients que l'alliance Turquie/Israël ne signifie nullement que le peuple turc soit particulièrement pro-israélien ou pro-occidental. Les islamistes turcs, comme les partis nationalistes (MHP, Loups Gris) et nombre de religieux sont aussi anti-sionistes et judéophobes que leurs homologues arabes, pakistanais, iraniens, etc. Les récentes déclarations des dirigeants de l'AKP témoignent du fait qu'en cas de victoire durable des islamo-conservateurs et si l'armée accepte d'abdiquer ses pouvoirs à terme, comme l'exige Bruxelles en cas d'admission de la Turquie dans l'Union, l'alliance israélo-turque est loin d'être éternellement garantie : c'est ainsi que le Premier Ministre Erdogan déclarait en juin 2004, qu' « Israël n'est pas différent des organisations terroristes quand il démolit les maisons des Palestiniens et agresse des civils innocents », qualifiant de "terreur d'Etat" les tirs israéliens contre des civils palestiniens à Rafah. Son ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül déclarait dans le même temps que « les relations turco-israéliennes pâtiraient de la politique de Tel-Aviv » . La tension entre les deux pays est encore montée d'un cran quand, mercredi 26 mai, le chef de la diplomatie turque Abdullah Gül déclara que son pays "pourrait rappeler son ambassadeur en Israël pour des consultations" . Déclarations qui ne pouvaient que plaire à la base islamiste de l'AKP.
- L'Europe espace culturellement « neutre » de paix et de démocratisation »
Les partisans de l'entrée de la Turquie dans l'Union expliquent qu'il faut intégrer cette dernière pour « l'aider à être plus démocratique ». L'Union européenne est certes un espace de paix et de démocratie, mais elle a historiquement été créée dans un contexte « d'après guerre civile européenne » dans le but de faire cohabiter dans la paix et la prospérité, non pas tous les pays de la Méditerranée ou de la planète, mais ceux de l'Europe de l'Ouest ayant été traumatisés par l'horreur des deux premières guerres mondiales et ayant rejoint le Monde Libre face à la menace soviéto-communiste. De l'avis même de Robert Schuman ou Alcide de Gasperi, l'Europe politique a toujours été située du point de vue civilisationnel, donc en quelques sortes naturellement « réservée » aux peuples culturellement et historiquement européens, c'est-à-dire globalement de culture judéo-chrétienne, marqués par la pensée gréco-latine, façonné par l'humanisme et la primauté de l'individu sur le groupe (contraire du holisme asiatique ou du clanisme anatolien), situés en Europe ou, comme Chypre, perceptibles du point de vue géo-civilisationnel, comme une « excroissance » de l'Europe aux portes du Proche-Orient, voire d'un pays membre de l'UE qu'est la Grèce. Or, intégrer dans un premier temps les pays dont l'européanité civilisationnelle est évidente est déjà une lourde besogne, sachant que des pays comme l'Ukraine, la Biélorussie ou même la Russie, bien que débordant pour certain sur l'Asie, sont infiniment plus européens que la Turquie. Pour s'en convaincre rapidement, il suffit de se poser la question de savoir si un seul écrivain, un seul musicien, un seul grand poète turc est aussi connu en Europe et autant approprié comme européen que Dostoïevski, Tchaïkovski ou Tolstoï ? Une seule ville de Turquie aussi ouest-européenne que Saint-Pétersbourg ? Une seule ville de l'Asie anatolienne aussi européenne que Krasnoïarsk en Sibérie. Qu'on le veuille ou non, l'Europe n'est pas neutre culturellement et religieusement, indépendamment même de son degré de sécularisation poussé et presque sans équivalent dans le monde, comme le pensaient ses propres pères fondateurs, Robert Schuman et Alcide De Gasperi. Cette identité européenne est globalement enracinée dans Athènes et Jérusalem, ou, pour paraphraser Emmanuel Lévinas parlant de l'Occident et Paul Valéry, à propos de l'Europe, « La Bible plus les Grecs », ou « toute terre marquée par la philosophie grecque et le droit romain puis la spiritualité et l'humanisme judéo-chrétien ». Et le fait qu'elle soit ouverte à l'Autre, notamment à travers la présence de millions d'immigrés extra-européens issus de civilisations afro-islamique ou asiatique, n'implique aucunement qu'elle renonce à ses héritages religieux et antiques, lesquels ont permis l'humanisme, la laïcité, la place unique accordée à la personne humaine, voire à l'individu, puis l'aboutissement suprême qu'est devenu le corpus moralo-juridictionnel et supra-constitutionnel des Droits de l'Homme.
- Les « islamistes modérés en questions », équivalents des « démocrates-chrétiens » : Le parti au pouvoir à Ankara, l'AKP, ou Parti de la justice et du développement, est l'héritier du mouvement islamiste turc originel (Milli Görüs , ou « voie ou vision nationale »), dont la doctrine concilie le nationalisme turc néo-ottoman et un islamisme politique voisin des Frères musulmans, dont le but premier est de combattre la laïcité, les murs occidentales, le kémalisme et la « judéo-maçonnerie », dont Atatürk aurait été l'une des pires incarnations hostile à l'Islam. D'ailleurs, les références les plus « politiquement correctes » d'Erdogan et d'Abdullah Gül renvoient à des personnalités notamment Adnan Menderes, Süleyman Demirel, et Turgüt Ozal, grands hommes politiques des années 1950-1980 et protagonistes historiques de la « dékémalisation » et de la réislamisation de la Turquie . Un projet qu'ils ont poursuivi avec l'appui des organisations mondiales de l'islam sunnite (Arabie saoudite, OCI, Ligue islamique mondiale, Banque islamique du Développement) et, surtout, avec l'aide des grandes confréries fondamentalistes turques, jadis combattues par Atatürk (Suleymanciyya, Nurçu, Naqbandiyya, etc.) et dont l'idéal est le retour au Califat et à l'application de la Charià . On doit d'ailleurs à Turgut Ozal, membre influent de la Confrérie des Naqshband, l'abolition de l'article 163 du code turc qui interdisait les partis islamistes.
L'arrivée au pouvoir, à Ankara, du parti de l'AKP, en novembre 2002, peut être considérée comme la première grande victoire durable du mouvement islamiste turc et comme la conséquence directe de la guerre idéologique qui oppose, depuis la fondation de la République turque, les islamistes (qu'Atatürk nommait les « réactionnaires ») aux kémalistes, aujourd'hui représentés par l'armée et le Parti républicain du peuple (CHP), les militaires et certains milieux intellectuels de gauche . L'orientation idéologique originelle des leaders de l'AKP (Abdullah Gül et Recep Taiyyep Erdogan), montre que nous avons plus affaire à un islamisme non violent et habile ayant su jouer la carte européenne et démocratique pour neutraliser l'ennemi militaro-kémaliste qu'à des Musulmans réformistes ou libéraux sur le plan théologique. Les liens privilégiés de l'AKP avec Riyad et les grandes institutions mondiales de l'Islam wahhabite en sont la preuve. Aussi les positions favorables à la polygamie et arc-boutées sur la question du voile des dirigeants de l'AKP montrent que la « modération » du Parti de la Justice et du Développement est plus rhétorique et diplomatique que doctrinale. Car les mouvements musulmans progressistes ont toujours lutté contre la polygamie, le voile, etc (cf Mohamed Charfi en Tunisie, Abdel Razeq en Egypte, Cheikh Bentounès et Leila Babès en France). L'AKP est en fait une scission survenue à l'intérieur du mouvement islamiste turc historique porté par Necmettin Erbakan, lequel fut véritable parrain politique d'Erdogan au sein du Parti de la prospérité (Refah partisi, RP), fondé en 1983 (lui même issu du PON), puis régulièrement interdits et rebaptisé. Après une incarcération survenue à la suite du coup d'Etat de 1980, déjà, Necmettin Erbakan, désireux d'échapper aux militaires kémalistes, avait mis au point une rhétorique dont s'inspire aujourd'hui Erdogan consistant à utiliser des expressions du type « développement moral » ou « vertu » comme synonymes codés de « loi islamique » (charià), un terme cher à Erbakan mais dont l'utilisation politique demeure interdite par la loi. Ce toilettage avait permis aux islamistes turcs, entre 1994 et 1996, de remporter plusieurs victoires électorales et de gagner la confiance des milieux d'affaire et conservateurs , puis de porter Erdogan à la tête de la d'Istanbul. Galvanisés par les succès électoraux du mouvement et par la formation du premier gouvernement dirigé par le leader de l'islamisme turc Necmettin Erbakan (Gouvernement « Refahyol », associant le Refah au DYP), Erdogan et les autres maires fondamentalistes montrèrent alors leur vrai visage obscurantiste et tentèrent d'interdire les maisons closes, l'accès aux hôtels pour les couples non mariés, les boissons alcoolisées, le port des minijupes ou encore la loterie puis lanceront le sempiternel slogan du « droit au Foulard » (« türban »). Mais Erbakan devra démissionner de son poste dès juin 1997, sous la pression des généraux , et Recep Taiyyp Erdogan, démis de ses fonctions de maire d'Istanbul, sera condamné pour « incitation à la haine religieuse » début 1998, après avoir récité en public des vers à connotation islamiste : « Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats. Personne ne pourra faire taire la prière du muezzin ! Même si le déluge nous tombe sur la tête et les volcans déversent leur lave sur notre chemin, jamais nous ne ferons marche arrière» . L'actuel premier ministre turc restera quatre mois derrière les barreaux et sera déclaré inéligible, ce qui l'empêchera de siéger au Parlement lors du triomphe de son parti en novembre 2002. Il comprendra la leçon et mettra au point la rhétorique actuelle « démocratique » et européiste, essentiellement vouée à contourner l'ennemi interne militaro-kémaliste au moyen de Bruxelles.
Ouvertement favorable à la polygamie, ainsi qu'il l'a déclaré lors d'un dîner-débat public organisé en Allemagne par le parti SPD , opposé à la contraception, père de deux filles qui portent le voile par militantisme (tout comme leur mère) Erdogan sait que le thème du türban, dès lors qu'il est formulé au nom de la « liberté individuelle » et du « droit à la différence », permet de fidéliser la base islamiste et les milieux religieux tout en suscitant la compassion de démocrates européens voyant dans le voile une façon de s'habiller comme une autre et assimilant son interdiction à une marque d'« intolérance laïcarde ». Mais d'autres évènements témoignent du fait que la frontière séparant islamistes « modérés » et djihadistes » n'est pas toujours étanche : ainsi, une photo publiée dans le journal turc Star du 10 juillet 2003 montrant Erdogan agenouillé en signe de respect devant l'un des terroristes islamiste afghans les plus recherchés par les polices du monde, Gulbuddin Hekmatyar (pourtant inclus dans une liste de terroristes établie par Washington et adoptée officiellement par Ankara en novembre 2001), , provoqua un scandale en Turquie . En décembre 1996, alors qu'il était maire d'Istanbul, celui qui affiche aujourd'hui sa volonté de préserver les accords de défense avec Israël et qui visita en novembre 2003 première fois la grande Synagogue d'Istanbul, déclarait, au cours de conférences islamistes organisées par son parti, qu'un « complot mondial ourdi par les Juifs et les sionistes menaçait de prendre le contrôle de la planète » ... Ce genre d'affirmations n'avait rien de nouveau : ainsi que l'a révélé le quotidien Hürriyet, en 1974, Erdogan, dans le cadre des activités "culturelles" du parti islamiste MSP de Necmettin Erbakan, au sein duquel il était le responsable de la "Commission de la jeunesse du district de Beyoglu" (Istanbul), a écrit et mis en scène dans tout le pays, Maskomya, une pièce de théâtre stigmatisant Juifs, francs-maçons et communistes, malgré le veto de certains dirigeants du parti qui la trouvaient trop ouvertement antisémite, Maskomya, (abréviation de: "Mason, Komünist, Yahudi" (franc-maçon ; communiste ; Juif)» .
Comme Erdogan, le très policé ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül, un polyglotte anglophile bien vu des milieux d'affaires occidentaux, est un militant islamiste de la première heure. Successivement vice-président et candidat à la présidence du parti islamiste Refah, Abdullah Gül travailla comme économiste entre en 1983 et 1991 à la Banque islamique du développement (BID) à Djeddah, une banque saoudienne promouvant le wahhabisme dans le monde, répertoriée par la CIA comme l'une des voies de financement d'Al Qaïda. Élu député en 1994, il est nommé responsable des relations internationales du parti et, en 1995, entre au gouvernement en tant que porte-parole et ministre d'État, responsable de Chypre et des républiques turcophones d'Asie centrale. Il contribue à mettre sur pied (sommet d'Istanbul de 1997) le projet panislamiste de coopération, « D-8 », réunissant la Turquie, le Pakistan, l'Iran, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Turkménistan, et le Kirghizistan.. Après la démission forcée d'Erbakan et la dissolution du gouvernement islamiste en juin 1997, Gül se recycle dans la lutte en faveur des libertés individuelles et des « droits de l'homme », le premier de ces droits étant le droit des femmes à porter le foulard... C'est dans ce contexte que son épouse, Hayrunissa, est exclue de son université parce qu'elle refuse d'ôter son foulard. Comme Erdogan, Gül a toujours lutté pour le voile et pour l'abolition des boissons alcoolisées. Lors de la victoire électorale de l'AKP en novembre 2002, la première action symbolique des deux leaders de l'AKP consista donc à exhiber leurs épouses et ses filles voilées. Suivant le mouvement, le tout nouveau titulaire du « perchoir », le président du Parlement Bulent Arinç, se présenta lui aussi avec son épouse vêtue d'un foulard lorsqu'il accompagna à l'aéroport le très laïciste président de la République Ahmet Necdet Sezer, en route pour le sommet de l'Otan à Prague. Plus récemment, les leaders de l'AKP ont suscité de vives réactions des milieux kémalistes lorsqu'ils ont voulu réislamiser l'Université, projet bloqué de justesse par M. Sezer au nom de la Constitution. En fait, les différentes affaires du voile ou d'enseignement religieux ont fonctionné comme de véritables révélateurs des « buts de guerre » de l'AKP : « dékémaliser » par étapes la Turquie en surfant sur le « droit à la différence » et les valeurs démocratiques de l'Europe.
Des Islamo-conservateurs convertis à l'Europe et à la démocratie
Dans d'une interview au Milliyet, Erdogan, qui avait déjà dit que la « démocratie n'est pas une fin mais un moyen » , explicite les motivations profondes qui poussent son mouvement à opérer une telle métamorphose : « il ne faut pas que l'histoire dise de nous que nous sommes venus au pouvoir une fois, puis repartis » . D'évidence, les Islamistes « modérés » de l'AKP ont intérêt à jouer à la carte européenne et à subvertir les valeurs pluralistes véhiculées par Bruxelles. L'objectif est double : premièrement, apparaître comme l'équivalent des « démocrates-chrétiens » européens, alors que l'AKP se situe dans la lignée de la droite populiste ultra-conservatrice ; ensuite, utiliser l'UE et ses exigences démocratiques comme un glacis protecteur face à la menace d'un coup d'État militaire. La mise en conformité avec les « critères de Copenhague », qui déterminent la nature démocratique des Etats-candidats, impose en effet à la Turquie de réduire de façon drastique les pouvoirs exorbitants du Conseil National de Sécurité de l'Etat (Milli Güvenlik Konseyi ou MGK), sorte de super conseil des Ministres contrôlé par l'armée, mais dont Bruxelles exige une réforme impliquant un plus grand nombre de civils et une soumission des décisions au Parlement. Quelle meilleure garantie pour les Islamistes turcs qui ont toujours eu au dessus d'eux l'épée de Damoclès des militaires ?
La force d'Erdogan et de l'AKP est d'avoir compris que la laïcité turque est soluble dans l'Europe, dont le cadre garantit les libertés nécessaires aux fondamentalistes pour oeuvrer librement à la réislamisation de la société. Pour nombre d'idéologues islamistes rejettant la voie du jihad armé anti-occidental conscients qu'ils sont des rapports de force disproportionnés -, les constructions géopolitiques supranationales comme l'Europe ou les organisations transnationales comme l'Otan ou l'ONU sont des champs d'action bien plus propices à l'extension de la Oumma que les cloisonnement nationaux du passé. Mais les islamistes « durs » peuvent eux aussi y trouver leur compte : deux exemples récents en témoignent. Premièrement, les tribunaux allemands empêchent d'extrader depuis plusieurs années l'un des chefs islamo-terroristes turc les plus recherchés, Metin Kaplan, condamné pour incitation au meurtre et réclamé par la justice turque pour tentative d'attentats ; deuxièmement, les réformes judiciaires exigées par Bruxelles pour mettre Ankara aux normes européenne, entraînant entre autres la suppression (juin 2004) des fameuses cours de sûreté d'Etat, ont permis aux 69 islamistes accusées d'avoir participé aux attentats-suicides de novembre 2003 de ne pas être jugés par cette cour réputée bien plus sévère à l'égard des islamistes que les autres tribunaux .
Pionniers en la matière et inspirateurs directs de l'AKP, les Frères musulmans voient depuis plusieurs années déjà dans l'Europe, non plus une terre de la guerre (dar-al-harb) que prévoit la tradition islamique, mais une zone « infidèle » neutralisée tolérant le prosélytisme islamiste le plus orthodoxe, parfois même anti-occidental, en revanche combattu par les militaires à Ankara. En toute logique, les islamistes préfèrent une Europe qui tolère le voile et la propagande islamiste à une Turquie kémaliste, une Tunisie ou une Syrie nationalistes, etc, qui « persécutent » les islamistes. A l'aune de cette interprétation, l'Europe devient « terre du témoignage » (dar al shahada), ou zone de la prédication (dar al daàwa), espace d'expansion pour l'islam. Cette vision, à la fois ultra-orthodoxe, prosélyte et pacifique (l'Europe n'est plus perçue comme « ennemie » de l'islam puisque ouverte à son message), est particulièrement présente dans les écrits et déclarations de leaders islamistes issus des Frères musulmans et ayant influencé les islamistes du monde entier confrontés au monde « infidèle » ou aux régimes anti-islamistes. Figure intellectuelle des Frères musulman et référence des Moujahidines arabes d'Afghanistan ayant combattu les Soviétiques, le chef du mouvement islamiste tunisien Enahda, Rachid Ghannouchi, soutient la stratégie de l'AKP lorsqu'il écrit: « s'agit-il toujours d'un projet musulman ? Oui il s'agit du même projet, mais la méthode est plus souple. Il fallait renoncer de manière circonstantielle à certains points sans renoncer à l'essentiel. [...]. Dans ce pays, l'unité nationale était menacée depuis que l'on avait voulu la fonder sur le nationalisme importé d'Occident plutôt que sur l'islam. Priez Dieu avec moi pour que cette équipe qui monte au sein de notre grande communauté musulmane ait les moyens de réaliser les espoirs dont nous l'avons investie » .
Le lobbying pro-turc de Washington et le Grand jeu pétrolier eurasien
Malgré le risque qu'implique l'abandon de facto des militaires kémalistes au profit d'islamistes dont seul l'avenir pourra dire s'ils n'ont pas été plus habiles que modérés et réellement pro-occidentaux, les milieux atlantistes et Washington continuent à faire pression pour que l'Union européenne intègre le plus rapidement possible la Turquie. C'est ainsi que lors du sommet de l'Otan, réunit à Istanbul le 29 juin 2004, le président américain s'est permis une ingérence verbale dans les affaires européennes, expliquant que les adversaires de l'entrée de la Turquie dans l'UE « considèrent l'Europe comme une sorte de club chrétien », puis a déclaré, «je pense que l'Union européenne devrait vous fixer une date pour votre entrée future dans l'Union [
] j'apprécie beaucoup l'exemple de votre pays [la Turquie], celui d'un pays musulman qui en même temps, a adopté l'Etat de droit et la démocratie », saluant une « nation laïque dans sa vie politique et solide dans sa foi » . De la même manière, le stratège américain Zbigniew Brzezinski, auteur de la thèse selon laquelle l'Eurasie, dont la Turquie est un État-pivot, est la zone la plus stratégique du monde, explique que « si la Turquie se sent exclue de l'Europe (...), elle sera favorable à la montée de l'islam, qui la rendra susceptible d'opposer son veto, par rancune, à l'élargissement de l'Otan et l'incitera à refuser de coopérer avec l'Occident dans sa volonté de stabiliser et d'intégrer une Asie centrale laïque dans la communauté internationale » . On retrouve là les principales raisons qui incitent Washington à soutenir la candidature turque: le rôle clé de ce pays dans le processus d'« occidentalisation » et de contrôle, pour le compte des États-Unis, des nations turcophones et musulmanes de l'ex-URSS, détentrices d'importantes réserves d'hydrocarbures et zones de passage des futurs oléoducs et gazoducs. La Turquie incarne par ailleurs le modèle par excellence d'État musulman laïc susceptible de contrer l'offensive islamiste radicale et de désamorcer le conflit de civilisation entre l'Occident et l'islam. En outre, la nouvelle doctrine des faucons de Washington pour le Moyen et le Proche-Orient consiste à faire de l'Irak, du Koweït et du Qatar des bases pétrolières et militaires stratégiques destinées à neutraliser la région et à répandre, face à la menace de l'Islamisme wahhabite, aux côtés d'une Turquie exportant son modèle « islamique modéré », les valeurs de l'Occident et du libéralisme. Forts de ces arguments, nombre d'analystes estiment que les États-Unis ont intérêt, à terme, à faire obstacle au projet fédéral européen via la dilution de l'Union qu'impliquerait l'intégration turque. En réalité, ce type de calcul machiavélique, si tant est qu'il existe, serait à double tranchant : à terme, ni les États-Unis, dont Ankara est l'unique allié musulman dans la région grâce à la présence de l'armée, ni même la Turquie kémaliste n'ont intérêt à ce que l'Union européenne se transforme en un vaste espace euro-asiatique incohérent, encore plus ingouvernable que l'Europe à 25 et, bientôt, à 27, et surtout qui devienne le meilleur allié objectif des « islamistes modérés » d'Ankara dont le but est de mettre fin à l'expérience kémaliste. Aussi, force est de constater que les États-Unis conservent un très mauvais souvenir du refus d'Ankara de laisser la 4è division américaine passer par son territoire lors de l'intervention en Irak du printemps 2003. Ankara avait alors laissé les navires américains tourner en rond pendant vingt jours avant qu'ils ne soient finalement déroutés en Mer Rouge et que les soldats ne débarquent, en fin de compte, au Koweït... L'humiliation n'est pas près d'être effacée. Meilleur preuve du changement dans les relations américano-turques, lors de la visite de Georges Bush à Istanbul le 29 juin 2004, non seulement les manifestations et menaces d'attentats ont troublé le sommet de l'Otan, mais le Premier Ministre Erdogan a répondu aux éloges de Bush en critiquant sévèrement la politique américaine pro-kurde en Irak, qui favoriserait, selon Ankara, les « terroristes du PKK » . Enfin, l'entrée de la Turquie dans l'Europe signifierait que l'Union européenne, devenue la puissance géopolitique eurasiatique tant redoutée par les stratèges anglo-saxons adepte du paradigme de l'opposition Terre/Mer de Mackinder à Zbigniew Brzezinski , risquerait d'échapper au contrôle de la puissance maritime américaine voire, à terme, de se retourner contre Washington.
L'Europe a-t-elle intérêt à intégrer la Turquie ?
Du point de vue de la haute géopolitique, certains partisans de l'« Europe-puissance » sont en effet persuadés qu'avec l'intégration de la Turquie, l'Union acquerrait une puissance géostratégique quasi inégalable, étant donné les ressources naturelles et le positionnement géographique de son nouveau membre. Ce pays appartient, en effet, à cinq sous-systèmes régionaux : la Méditerranée orientale, le Moyen-Orient, les Balkans, le Caucase et l'Asie Centrale. Il constitue un point de passage terrestre et aérien obligé entre l'Europe et l'Asie, et maritime entre la Méditerranée et la Russie. Sa situation géostratégique capitale a régulièrement conduit les grandes puissances à faire pression pour qu'elle intègre leurs systèmes d'alliance. Via la turcophonie, l'entrée de la Turquie permettrait à l'Union de contrôler les richesses pétrolières et gazières de la Caspienne et de l'Asie centrale, puis les routes d'acheminement des hydrocarbures. 450 millions d'Européens pourraient ainsi se rapprocher des sources de pétrole du Golfe et de l'Asie centrale, dominer pleinement la Méditerranée et la mer Noire, et obtenir une main-d'uvre bon marché. Le fort potentiel « émigrationniste » des Turcs offrirait à l'Europe un nouveau souffle démographique susceptible de régler le problème du vieillissement et des retraites. L'intégration de la Turquie présenterait, par surcroît, l'avantage de transférer à la puissance européenne l'atout stratégique du contrôle des eaux de l'Irak, du Golfe et du Proche-Orient, tributaires de l'Euphrate et au Tigre. Grâce au formidable moyen de pression que conférerait la maîtrise de la géopolitique de l'eau, l'Union européenne garantirait de façon optimale son approvisionnement en pétrole. Une grande Union européenne élargie à l'Asie et au monde turcophone disputerait aux États-Unis l'influence sur le Golfe et les pays d'Asie centrale, voisins ou cousins de la Turquie. Plus généralement, les pays européens dotés de grandes compagnies pétrolières seraient commercialement et logistiquement « prépositionnés » aux portes de l'Iran, du Koweït, de l'Irak, de l'Arabie saoudite et de la Caspienne, via l'Azerbaïdjan et le Turkménistan.
A-t-on bien mesuré les conséquences géopolitiques ?
Pourtant, les risques et les conséquences géopolitiques inhérents à l'intégration de la Turquie aux institutions centrales et décisionnelles de l'Union ainsi qu'à l'espace européen sans frontières internes méritent au moins d'être envisagés et énumérés, ne serait-ce qu'au titre de la méthode géopolitique de l'analyse des scenarii possibles.
- La Turquie, « zone des tempêtes » et plaque tournante des trafics : la Turquie dans l'Europe signifierait que l'Europe hériterait des dossiers épineux et des bombes géopolitiques à retardement de la Turquie vis-à-vis de ses voisins que « l'Etat profond » turc juge globalement hostile et avec lesquels elle est en conflit potentiel. Nommée « zone des tempêtes » par certains géopolitologues, étant donné son fort degré de sismicité géopolitique interne et externe (géopolitique de l'eau, irrédentisme vis-à-vis de l'Irak, conflits frontaliers, séparatismes identitaires, islamiste et terrorisme, mafias, etc), la Turquie des militaires vivrait, selon ses dirigeants et les militaires kémalistes, sous la menace d'ennemis « complotant » contre son intégrité territoriale et ses valeurs fondamentales : les séparatistes kurdes, les communistes et les islamistes à l'intérieur, les Grecs, les Syriens, les Irakiens, les Arméniens et les Iraniens à l'extérieur. L'Iran aurait engagé une campagne de déstabilisation destinée à faire passer la Turquie sous le férule des Mollahs ; la Syrie voudrait s'approprier la province de Hatay, d'ethnie arabe ; l'Irak hébergerait des guérilleros kurdes, syndrome renforcé depuis la chute de Saddam et l'indépendance de facto de l'Etat kurde irakien ; l'Arménie dirigerait une campagne mondiale de disqualification de la Turquie afin de récupérer, à terme, les provinces orientales ; enfin la Grèce dissimulerait de vils desseins derrière sa posture amicale conjoncturelle.
La Turquie demeure par ailleurs l'une des économies les plus corrompues au monde et l'une des plaque-tournantes des trafics de drogue et d'immigrés irréguliers en provenance d'Asie et d'Afrique. L'intégration d'Ankara dans l'Union risque de créer un formidable appel d'air pour les trafics de clandestins et les mafias en tous genres. Rappelons seulement que 25 % des stupéfiants saisis dans le monde ont transité par la Turquie (l'American Drug Agency estime à environ 50 milliards de dollars par an soit un huitième du PIB turc le chiffre d'affaires dégagé par le trafic de drogue)..
- Une frontière commune avec les pays de l'Axe islamo-terroriste international : Après le « 11 septembre espagnol » (11 mars 2004) et au moment où l'Europe est plus que jamais menacée par le terrorisme islamiste, la suppression des frontières entre l'Europe et la Turquie impliquerait que l'Union aurait une frontière commune avec l'Iran des Mollahs, la Syrie co-parraine du Hezbollah occupant le Liban, la Géorgie et l'Azerbaïdjan - d'où partent les volontaires du Jihad tchétchène -, puis l'Irak, nouveau foyer islamo-terroriste anti-occidental d'Al Qaïda. Le recrutement, la formation et l'exfiltration des moudjahidines en partance pour le front tchétchène (ou vers d'autres contrées) seront alors facilités à l'intérieur de l'espace Schengen européen. Par ailleurs, il est évident que, grâce à une population très pieuse et à des outils de propagande extrêmement puissants confréries religieuses, Diyanet, organisations islamistes déjà implantées en Europe comme le Milli Görüs ou les Suleymancis - les islamistes turcs trouveront dans l'Union un champ de prosélytisme et de conquête nouveau. Mettant à profit les espaces de liberté offerts par l'ouverture des frontières et les droits en matière d'expression et d'action, ils pourront inculquer aux jeunes issus de l'immigration leur idéologie obscurantiste et contribuer de la sorte à enrayer leur processus d'intégration (phénomène favorisé par le haut dégré d'endogamie des communautés kurdo-turques immigrées en Europe). Avec plusieurs millions de citoyens turcs dans l'UE (Allemagne, Autriche, France, Europe du Nord, etc), la tentation sera grande, pour la Turquie néo-islamiste, d'utiliser ces minorités turco-musulmanes pour asseoir sa profondeur stratégique en Europe et donc s'ériger en super-lobby de l'Islam politique à l'échelle occidentale. Fidèle à sa stratégie victimiste, la Turquie réislamisée de l'AKP se posera en protecteur des minorités turques des Balkans et d'Europe occidentale, et donc, par extension, des minorités musulmanes dans leur ensemble, que les islamistes considéreront fort probablement « persécutés » à la moindre nouvelle affaire de foulard islamique. L'une des
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