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Samedi, 8 janvier 2005

Le mythe de la Turquie judéophile et pro-israélienne

Information Juive
Source : Information Juive

Argument non dénué de tout fondement, les promoteurs de la candidature turque rappellent que l'empire ottoman et la Turquie présentent au cour de l'histoire un cas unique de tolérance envers les minorités, la Sublime Porte ayant accueilli les Juifs séphardim chassés d'Espagne par Isabelle la Catholique en 1492, mais également, bien plus tard, quelques juifs ashkenazim fuyant le nazisme.

Le bilan sur le long terme n'est pas pour autant idyllique. Tout d'abord, les communautés vivant dans l'Empire ottoman étaient classées par ordre d'importance. Les Musulmans, en premier, puis les Grecs, les Arméniens et ensuite seulement, les Juifs, qui occupaient la place la plus méprisable parmi les Infidèles. Chrétiens et Juifs demeurèrent des dhimmis, tolérés à condition de payer un tribut (jiziya) et de rester à leur place (ne pas commander un Musulman, ne pas monter à cheval mais sur les ânes ; ne pas porter d'armes, baisser les yeux en croisant un « vrai croyant », etc, comme le prévoit la Charià), et donc traités avec mépris. « Certes, il n'y a rien qui ressemble à Auschwitz dans l'histoire de l'Islam, [mais] la discrimination représenta une donnée permanente et nécessaire de la société musulmane [...], poursuit Lewis. N'étaient membres à part entière de la société que les hommes libres et musulmans » (Les Juifs en terre d'Islam, Flammarion, p. 22). Prenons l'exemple du Sultan Bayazid II (1481-1512), qui accueillit les Juifs d'Espagne et du Portugal, mais dont le règne s'était inscrit en réaction contre la politique pro-occidentale de son père, Mehmet Le Conquérant, protecteur des Grecs et des Juifs. Bayazid II mit brutalement fin à cette politique et ordonna la fermeture des synagogues d'Istanbul construites après l'arrivée des Turcs, en 1453, et qui contredisaient les principes de la Charià stipulant que les Dhimmis n'ont pas le droit d'ériger de nouveaux lieux de cultes. Sous l'afflux de Musulmans, les habitants de quartiers juifs et chrétiens furent expulsés et transférés dans des ghettos qui étaient loin de ressembler à des lieux de félicité. Ainsi, sous Mourad III (1574-1595), quantités de lieux de cultes juifs et chrétiens furent fermés et les règles vestimentaires discriminatoires les plus strictes furent à nouveau mises en vigueur. Il est vrai aussi que durant les années 1870, l'Empire ottoman déclinant vit l'apparition d'un mouvement plus tolérant envers les Juifs et d'ailleurs composés de quelques dönme (équivalents des Marranes en Turquie), celui des « Jeunes-Turcs » (Jöntürk). La doctrine de « l'ottomanisme » chère aux Jeunes Turcs, qui visait à fondre les minorités chrétiennes et juives de l'Empire dans une même identité égalitaire turco-ottomane laïque, suscita des espoirs considérables chez les Juifs. Mais face aux réactions d'hostilité extrêmement violentes qu'elles suscitèrent chez les masses musulmanes, qui ne supportaient plus de voir les anciens dhimmis gravir l'échelle sociale, les mesures tolérantes des Jeunes-Turcs restèrent lettre morte. Leur doctrine réformiste fut supplantée dès 1913 par celle du panturquisme (ou pantouranisme) qui posait la supériorité de la « race turque » et l'union de tous les peuples turcs du Bosphore jusqu'à la Chine et qui revêtait une dimension nettement plus islamique.

La mort du kémalisme : les minorités et la laïcité en danger

En fait, la Turquie « laïque » et kémaliste, telle qu'on a tendance à l'idéaliser, n'a réellement existé qu'entre 1923 et 1949, c'est-à-dire à partir du moment où Mustapha Kémal (l'un des dirigeants les plus éclairés que le monde musulman ait jamais connu) abolit le Califat et interdit les Confréries islamiques, jusqu'à la première alternance de 1946-1950 qui vit la défaite du parti kémaliste et la victoire du Parti Démocrate, favorable à la réislamisation profonde du pays. Ensuite, le rétablissement de l'appel public de la prière en arabe et des cours obligatoires de religion musulmane dans les écoles et médias publics, le « retour » de la Turquie dans ses anciennes possessions proches-orientales ou voisinage islamique (relations avec Téhéran, Damas, les pays turcophones du Caucase et d'Asie Centrale, les liens privilégiés avec l'Arabie saoudite dont Erdogan et Gül sont aujourd'hui des obligés, etc), ne cessèrent de défaire tout ce que Kémal Atatürk entreprit. La seule période sous laquelle les Juifs furent véritablement considérés comme des Turcs à part entière fut entre 1924 et 1938, c'est-à-dire sous Mustapha Kémal Atatürk, grand ami des Juif et initié à la franc-maçonnerie de Thessalonique, sa ville de naissance où il avait connu de nombreux Juifs et étudié avec eux. Bien que laïc et successeur fidèle de Kémal entre 1938 et 1950, Ismet Onunu était beaucoup moins judéophile et la position « neutre » d'Ankara pendant la seconde guerre mondiale fut plus qu'ambigue. Jadis prospère, la communauté juive s'est depuis réduite à une peau de chagrin, notamment à partir de deux épisodes anti-juifs qui incitèrent la plupart à quitter un pays qu'ils aimaient mais qui construisit son identité contre les minorités (le génocide arménien n'étant que l'aboutissement de ce processus): premièrement, en 1942, lorsque les Juifs furent dépossédés de leurs biens en vertu de la loi sur « l'impôt inique » (varlik vergisi) qui pénalisait tous les non-Musulmans (camps de travaux forcé pour ceux qui ne pouvaient pas payer cash l'équivalent de plusieurs fois leur fortune), afin que la Turquie « cesse d'être dirigée par les Infidèles ». Puis en septembre 1955, quand des pogroms et saccages de maisons et commerces de Juifs, Grecs et Arméniens d'Istambul furent perpétrés par les nationalistes, en « représaille» à l'incendie de la maison d'Atatürk. Depuis lors, les minorités non-musulmanes comprirent le message et les acquis de la Turquie laïque ne cessèrent d'être remis en questions.
Certes, Juifs et Chrétiens demeurent libres sur le papier. Mais, outre le fait que l'accès aux postes d'officiers militaires et à la haute administration leur est interdite de facto, la réislamisation des consciences, puis les succès croissants de partis islamistes ne considérant comme « vrais Turcs » que les Musulmans sunnites (ce qui exclut aussi les 12 millions d'Alévis, en général kémalistes et laïques fervents), a considérablement détérioré la perception des Juifs et des Gavours. Professé par 98 % des Turcs, l'islam s'exprime en Turquie dans un cadre d'Etat, la Direction des Affaires religieuses (Diyanet), qui rémunère 90 000 imams (mais n'aide aucun autre culte), finance les écoles coraniques et fait figurer l'appartenance religieuse sur la carte d'identité (Musevi pour les Juifs ; Musluman pour les Musulmans et Kristian pour les Chrétiens). C'est donc une Turquie réislamisée et dékémalisée (sauf l'armée et certains pôles intellectuels et institutionnels) qui frappe aujourd'hui à la porte de l'UE. Car depuis les différentes victoires électorales et passages au pouvoir des partis islamistes, les Juifs sont sur leurs gardes. La « stratégie de la tension » déployée par les islamistes à travers le pays culmina avec la « nuit de Jérusalem », organisée le 31 janvier 1997 par la municipalité islamiste de Sincan, dans la banlieue d'Ankara, où des militants jouèrent au Hezbollah et au Hamas devant l'ambassadeur d'Iran en Turquie en scandant des slogans antisémites et anti-israéliens et simulant des jets de pierres contre de fausses troupes israéliennes. Sur fond de réclamation d'application de la Charià, cette mise en scène rappela soudainement aux Juifs turcs que la réislamisation de la Turquie post-kémaliste signifiait également une importation de l'antisionisme radical sévissant dans le monde arabo-musulman et une détérioration de leur perception, conformément au désormais banal syllogisme accusateur : Israël=Etat raciste, génocideur de Palestiniens musulmans; Juifs=sionistes ; donc les Juifs sionistes sont tous des tueurs de Musulmans...
Il est vrai que les leaders islamistes « modérés » (Erdogan, Gül) jurent qu'ils respectent les minorités et que les accords militaires israélo-turcs seront maintenus. Mais ils ne sont désirés que par l'armée et n'ont jamais été souhaitées par les islamistes de l'AKP au pouvoir. Ils n'empêchent pas les dirigeants turcs de partager les mêmes avis que la plupart des Musulmans du monde. C'est ainsi qu'au printemps dernier, le Premier Ministre Erdogan fit annuler plusieurs rencontres officielles avec des responsables israéliens et déclara publiquement que les relations turco-israéliennes pourraient un jour s'interrompre si « la terreur de Sharon et la persécution des Palestiniens continuaient ». De même que la Turquie nouvelle refusa de donner toutes ses bases à l'armée américaine durant l'invasion de l'Irak au printemps 2003, de même, Ankara s'est démarquée de la position officielle de l'Administration Bush sur le dossier israélien. Comme cela a été expliqué par le porte-parole de l'AKP sur Al Jazira le 22 octobre 2004 à une émission à laquelle je participais, les leaders de l'AKP voient l'adhésion de la Turquie dans l'UE comme une occasion de remplacer l'alliance compromettante israélo-américaine par celle, plus anti-sioniste, pro-arabe, tiersmondiste et pro-musulmane, de l'Union européenne. Les dirigeants d'Ankara, dont la devise pourrait être « dreaming west but moving east », entendent prouver qu'ils ne sont plus « vendus » aux deux « Satans américano-sionistes » par l'adhésion à l'Union. La signature d'un accord d'association historique entre la Turquie et la Syrie, deux jours à peine après le sommet de Bruxelles du 17 décembre, qui avait consacré la candidature d'Ankara, s'inscrit dans cette logique euro-arabe décrite par Bat Yé'Or. C'est donc également le lieux commun des « Turcs ennemis des Arabes » qui doit être relativisé depuis que l'islamisme a pour programme « de réconcilier Turcs, Arabes, Perses et Kurdes », thème cher à Erdogan.

Retour des thèses du « complot »

Plus inquiétantes sont les nombreuses agressions anti-juives survenues en Turquie depuis les années 80 : le Jihad islamique a revendiqué les attentats à la bombe contre la synagogue d'Istanbul en 1986 (25 morts) et le meurtre d'un diplomate israélien en 1992 ; le Hizbullah kurde, l'IBDA-C et la branche locale d'Al Qaïda, liée au Ansar al Islam du Mollah kurde Krekkar et à Zarkaoui dans le Kurdistan irakien, ont revendiqué l'attaque à la mitraillette (1996) de l'industriel juif, père du dernier député Jack Khami, ceux de 1996, 1999 et 2003 contre les synagogues Neve Shalom et Beït Israël (25 morts), puis contre des intérêts britanniques et une loge maçonique (26 morts) entre 2003 et 2004. Parallèlement aux actes, les masses réislamisées ou toujours aussi nationalistes peuvent se procurer dans les grandes librairies les best-sellers sur la théorie du « complot judéo-maçon » des polémistes islamistes à succès Haroun Yahyah, Adnan Hodca ou Aydgan Vatandas, sans oublier les très populaires Protocoles, dont les succès font écho déclarations judéophobes de grands journaux islamistes (Zaman) et aux positions majoritairement pro-palestiniennes et antisionistes de la grande majorité des Turcs. Plus que jamais, la thèse chère à Ben Laden et au Hamas selon laquelle le Califat islamo-ottoman aurait été aboli par le « Juif masqué » Atatürk et ses complices franc-maçon est populaire. Il permet par ailleurs de faire un lien avec « l'antisionisme absolu » (Taguieff) en vogue partout et surtout d'exonérer le peuple de la « trahison » kémaliste en faisant endosser toute la responsabilité aux forces occultes judéo-maçonniques superpuissantes prenant leurs ordres a Tel Aviv. Loin d'avoir été toujours pro-israélienne et/ou « judéophile » et « anti-fasciste », puis alliée indéfectible de l'Occident (Otan), lieux communs constamment avancés par les partisans de l'entrée de la Turquie dans l'UE, la Turquie moderne possède non seulement une longue tradition d'alliance avec le pangermanisme allemand (première guerre mondiale), mais également une forte tradition politique interne de type néo-fasciste, raciste et pro-nazie incarnée notamment par les Loups-Gris et ses diverses incarnations politiques (MHP) partis à la fois légitimes et régulièrement associés au pouvoir en place. Organisation ultra-nationaliste, fasciste et para-militaire créée par un ancien collaborateur du troisième Reïch, le colonel Alpaslan Turkes, à l'origine de la création, en 1965, du MHP, la devise des Loups Gris est : « Notre guide est le Coran, notre but est le Touran." Plus grave encore, l'essentiel de la classe politique du centre-droit à la gauche (Tansu Ciller et Bulent Ecevit, etc) et près d'un million de personnes ont assisté aux obsèques nationales auxquelles Türkes eut droit lorsqu'il décéda en 1997… Plus près de chez nous, en France, l'enseignement de la judéophobie en milieu islamique n'est pas seulement le fait de mouvements radicaux arabes ou pakistanais, mais également des organisations islamistes turques réputées « modérées » et reconnues dans l'espace public, comme le Milli Görüs, antenne européenne du parti islamiste fondé par Necmettin Erbakan. L'un des responsables de cette organisation à Paris, le libraire de la mosquée Fatih, explique ainsi que « c'est la laïcité qui a détruit l'Empire ottoman et instauré la République. Derrière cette idéologie, on trouve des philosophes des Lumières, parmi lesquels beaucoup de Juifs. Nous avons là un complot du sionisme ». Or le Milli Gorüs est la structure extérieure du parti AKP au pouvoir à Ankara… Il n'en demeure pas moins que, grâce aux réformes en cours, et indépendamment des intentions réelles qui animent les leaders de l'AKP, la Turquie se démocratise et se réforme. Mais une question mérite d'être posée : si la démocratisation passe par l'enracinement électoral de partis anti-kémalistes et islamistes, même « modérés », aux positions antisionistes officielles et aux électeurs souvent marqués par une judéophobie de principe, est-ce que la perspective de l'entrée de la Turquie dans l'Union et la fin du pouvoir politique des militaires kémalistes que cela implique (seuls réels garants de l'alliance Turquie-Israël et de la laïcité) sera une bonne chose pour les Juifs et pour Israël ?

* Alexandre del Valle, auteur de La Turquie dans l'Europe, un cheval de Troie islamiste ?, Les Syrtes, 2005.

Alexandre del Valle est géopolitologue, auteur de nombreux articles et ouvrages dont "Le Totalitarisme Islamiste" et "Le Dilemme Turc" parus aux éditions des Syrtes.
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Tags pour ce billet: Arméniens, Bayazid II, Chrétiens, empire ottoman, génocide, Islam, Juifs, Mourad III, ottomanisme, racisme, Turquie
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