Le Dilemme Turc ou Mettre fin à l'illusion
A l'heure de l'ouverture des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, la candidature d'Ankara reste plus controversée qu'aucune autre. En cause, l'« européanité » du postulant et la nature de l'identité même de l'Europe souhaitée par ses membres.
Il est temps que cesse le mensonge !
A mesure qu'approchait la date du 3 octobre, à laquelle devaient débuter les négociations d'adhésion entre Ankara et l'Union européenne, les réticences à l'entrée de la Turquie se sont multipliées, en particulier en France. La raison en est simple. Citoyens et politiques savent que la Turquie n'appartient pas à l'Europe et qu'elle n'entrera pas dans l'Union. Pendant de longues années, nos dirigeants ont multiplié les avances avec d'autant plus de facilités et de légèreté qu'ils savaient cette candidature compromise d'avance. Ne suffirait-il pas d'un seul veto, celui de Chypre par exemple, pour stopper net le processus ?
Dans l'intérêt des Turcs eux-mêmes, partenaires et alliés de l'Europe, il importe donc d'affronter la réalité en face et d'offrir à la Turquie une alternative honorable et profitable à son adhésion.
Tandis que les années 1990 et 2000 ont vu l'entrée massive et rapide de dix nouveaux pays de l'Est et du Sud (dont Chypre et Malte), sans que cela soulève d'opposition réelle dans l'opinion, l'élargissement à la Turquie suscite bien plus de réticences, tout simplement parce que « l'européanité » du candidat est discutable. Si l'adhésion des « dix » apparut, en effet, comme une « réunification européenne », celle de la Turquie constitue une extension vers l'Asie, une dérive impériale d'une Europe à l'« appétit territorial » insatiable et refusant de se fixer des frontières.
Or, l'Europe a bien des bornes : elle est délimitée à l'ouest par l'Atlantique, au sud par la Méditerranée, au nord par l'Arctique, à l'est par le fleuve Amour (frontière de la Chine) et la Sibérie, les Slaves étant allés jusque-là, puis, au sud-est, par la mer de Marmara et le Bosphore, comme l'expliquait le père de l'idée européenne, Richard Coudenhove-Kalergi, dans son livre fondateur Paneurope. Il est parfois bon de revenir aux fondamentaux : la Turquie n'est européenne ni par son histoire islamo-ottomane (le fait d'avoir assiégé Vienne et colonisé les Balkans ne confère pas plus à Ankara un titre d'« européanité » qu'à la France ex-coloniale celui « d'africanité »), ni par sa géographie (95 % du territoire et sa capitale sont en Asie) ; ni même par ses valeurs fondamentales (primat du groupe sur l'individu, oppression des femmes et des minorités, mépris des droits de l'homme, ultra-nationalisme, etc.).
Il est vrai que la civilisation européenne a existé sur le territoire actuel de la Turquie avant que les Turcs n'arrivent d'Asie et ne conquièrent l'Empire byzantin, imposant langue, culture et religion islamique à 99 % de cet espace, entre 1453 et 1965 (expulsion des dernières communautés grecques).
Aussi Robert Schuman et Alcide de Gasperi ont-ils clairement défini l'Europe à travers deux grands critères civilisationnels : la matrice judéo-chrétienne, à l'origine du rôle de la personne et de la laïcité, puis la matrice gréco-latine, à l'origine de la philosophie, du droit et de l'humanisme. Deux sources d'européanité éradiquées en Turquie.
Plusieurs faits récents montrent que la Turquie néo-islamiste ne partage pas ces valeurs et s'éloigne au passage de ladite « laïcité kémaliste » invoquée par les inconditionnels d'Ankara.
D'abord, le succès populaire de livres comme Mein Kampf, le Testament d'Hitler ou le Protocole des Sages de Sion, et la recrudescence générale du racisme anti-juif, antiarménien et antikurde.
Ensuite l'appel du ministère turc du Culte musulman (Diyanet) à pénaliser le « prosélytisme chrétien », puis le refus de rouvrir l'unique séminaire grec-orthodoxe (Halki), fermé depuis trente ans, et de restituer aux chrétiens leurs biens immobiliers confisqués depuis 1936. Rappelons que les douze millions d'Alévis et les églises catholique, protestante et assyro-chaldéenne n'ont toujours pas de statut légal.
Enfin, la condition des femmes est loin de satisfaire aux critères de l'Union, alors même que trente députés du parti majoritaire, l'AKP, revendiquent le retour de la polygamie. Toute l'Europe a vu, le 6 mars 2005, les images de la police turque réprimant violemment les militantes réunies à l'occasion de la Journée internationale de la femme et s'est interrogée sur les propos du numéro deux du gouvernement, Abdullah Gül, déclarant « comprendre la police ».
Quant aux droits de l'homme, le bilan n'est guère plus brillant. Pour les deux premiers mois de l'année 2005, l'ONG Mazlum Der déplorait soixante-quinze victimes d'exécutions extra-judiciaires ou d'actes de torture. Qu'il s'agisse des six mille prisonniers d'opinion ou du nouveau code pénal turc, qui punit d'emprisonnement toute critique des « avantages nationaux » (concernant Chypre, notamment) et restreint la liberté de presse, Ankara refuse toute nouvelle concession, en particulier la reconnaissance du génocide arménien.
La façon dont le Premier ministre Recep Erdogan, de retour à Ankara au lendemain du sommet de Bruxelles du 17 décembre 2004 consacrant la candidature turque, fut acclamé en « conquérant » (ghazi) pour avoir « résisté aux pressions européennes » sur Chypre, en dit fort long sur la mentalité politique turque assimilant les négociations à des guerres et l'Europe à une terre à soumettre. Nostalgique du califat ottoman et auteur de projets de loi autorisant le voile islamique dans les lieux publics et pénalisant l'adultère et le flirt, Erdogan a, par ailleurs, signé des traités historiques avec la Syrie et fait nommer un Turc à la tête de l'Organisation de la conférence islamique (OCI), plus puissante structure panislamique mondiale diffusant le wahhabisme et parrainée par l'Arabie saoudite. Ceci au moment où l'on nous assure que l'intégration de la Turquie dans l'UE « éloignera Ankara du monde islamique et des Etats voyous »
Autant tournée vers le monde musulman que vers l'Europe, la Turquie opère, depuis l'indépendance des pays islamiques de l'ex-URSS, un redéploiement vers le Caucase et l'Asie centrale, tissant des liens avec 200 millions de turcophones. Or, ces derniers, de la mer Caspienne aux frontières du Xinjang chinois, perçoivent l'adhésion turque à l'UE comme une étape préliminaire à leur propre intégration
Alors que l'Union envisage déjà une admission de la Géorgie, comment pourra-t-elle refuser celle des cinq Etats turcophones dont l'Azerbaïdjan, unis dans le cadre de structures pantouraniennes de coopération ?
Située dans l'une des régions les plus dangereuses du monde, à l'intersection du Caucase, des Balkans, de l'Asie centrale et du Proche-Orient, la Turquie est également une véritable « bombe géopolitique » : contentieux territoriaux avec la Syrie (partage des eaux du Tigre et de l'Euphrate contrôlés par Ankara) et l'Irak (Ankara revendique Mossoul et Kirkouk en zone kurde irakienne) ; rivalités avec l'Iran chiite en Eurasie ; séparatisme kurde ; problème des mafias (la Turquie demeure la plaque-tournante des trafics de drogue et de clandestins), etc.
Est-il réellement envisageable, à l'heure de la guerre contre le terrorisme, d'accueillir un pays qui donnerait à l'Europe des frontières avec la Syrie de Bachar el-Assad, l'Iran des mollahs, l'Irak du djihad international, et une région explosive, le Caucase, carrefour de luttes séparatistes, de trafics mafieux et bases arrière des islamistes tchétchènes... Rappelons tout de même qu'une cinquantaine de groupes liés à Al-Qaïda sont implantés en Turquie (Mouvement islamique d'Ouzbékistan, Hizbut Tahrir, Al-Ansar al-Islam, IBDA-C...), et que le responsable d'Al-Qaïda pour toute la zone Grand Orient est le Turc Habib Hakdash, proche d'Abou Moussab al-Zarkaoui, le terroriste le plus recherché de l'Irak. L'entrée dans l'UE de la Turquie lui ferait perdre son statut d'Etat-tampon entre l'Occident et les sanctuaires du terrorisme salafiste.
Car l'intégration dans l'Europe risque de déclencher, à l'intérieur même de la Turquie, un processus de réislamisation et de démantèlement des structures laïques et kémalistes de l'appareil gouvernemental qui constituent aujourd'hui encore un frein aux dérives islamistes. Le Conseil national de sécurité turc (MGK) n'a-t-il pas été dépourvu de ses prérogatives sur demande de Bruxelles ? Le parti islamique AKP ne continue-t-il pas de noyauter l'administration, l'armée et l'enseignement ? Les militaires et certains nationalistes turcs ne sont pas loin de penser que, en s'arc-boutant aux critères de Copenhague, l'Europe agit comme un allié objectif des forces séparatistes (Kurdes) et islamistes (AKP). D'où l'idée de se retirer du jeu si les réformes imposées par l'UE visant à refondre le système constitutionnel turc continuaient de mettre en danger « l'Etat profond » (« derin devlet »).
Erdogan n'a d'ailleurs pas fait mystère de ses intentions visant à jouer la carte européenne dans le but de neutraliser ses ennemis militaires laïques, ceux-là mêmes qui l'avaient envoyé en prison. Ses slogans, « La Turquie est laïque, mais moi je suis musulman ! » ou « La démocratie est un moyen pas une fin ! », sont explicites. Comme jadis dans la Téhéran « occidentale » pré-khomeyniste, la façade cosmopolite d'Istanbul et l'élite occidentalisée du régime masquent mal un pays réel pauvre, peu éduqué et ancré dans un islam rétrograde. En cas de déstabilisation islamiste et de scénario « à
l'iranienne », Bruxelles détiendrait donc une responsabilité accablante.
Il est donc temps de cesser de mentir aux Turcs et d'envisager une solution autre que l'adhésion.
L'ouverture des négociations n'est pas une garantie de leur aboutissement. Le processus d'adhésion est reversible.
Lors même du sommet européen des 16 et 17 décembre 2004, Bruxelles avait posé des conditions draconiennes à Ankara (31 chapitres de l'acquis communautaire, droits de l'homme, Chypre, minorités ethno-religieuses) qui, en cas de non-respect, représentaient autant de prétextes à l'arrêt du processus. Un référendum négatif ou un veto d'un seul Etat membre suffira à bloquer l'adhésion, y compris après des années d'effort. A cet égard, l'initiative de Jacques Chirac visant à réviser la Constitution française afin de rendre obligatoire un référendum à chaque nouvel élargissement, fut perçue à Ankara comme un coup de poignard dans le dos. Inversement, la non-reconnaissance de la république de Chypre par Ankara pourrait constituer un manquement aux règles de l'adhésion susceptible d'entraîner une rupture du processus.
La signature, le 29 juillet 2005, par la Turquie du protocole d'accord étendant l'union douanière UE-Turquie à dix nouveaux Etats membres, dont Chypre, devait faire office de reconnaissance officielle. Mais Ankara a précisé qu'il ne s'agissait aucunement d'une reconnaissance : « Il est hors de question pour nous d'envisager ou de parler d'une quelconque nouvelle condition concernant le processus d'adhésion », explicitait le Premier ministre Erdogan.
Le 2 août, le Premier ministre français, Dominique de Villepin, réagissait : « Il ne me paraît pas concevable qu'un processus quelconque de négociations puisse s'ouvrir avec un pays qui ne reconnaîtrait pas chacun des membres de l'Union européenne. » Et les Vingt-cinq ont fini par s'accorder, le 21 septembre, à Bruxelles, sur une déclaration à destination d'Ankara affirmant que « la reconnaissance des tous les Etats membres est une composante nécessaire du processus d'adhésion ».
Réalistes, Jacques Chirac et son Premier ministre n'écartent plus totalement l'option du partenariat privilégié, avancée depuis longtemps par Valéry Giscard d'Estaing, Nicolas Sarkozy et François Bayrou en France, puis par la CDU-CSU en Allemagne. Le langage de la responsabilité et de la vérité incite, en effet, à proposer à Ankara une alternative viable aux deux écueils que seraient l'adhésion irresponsable et le rejet total.
Apparemment moins alléchante pour les dirigeants islamistes turcs, cette formule permettrait pourtant de préserver simultanément la cohérence et la sécurité de l'Europe, puis l'équilibre interne de la Turquie, alliée de l'Occident face au terrorisme. Car si ce pays est dirigé par un gouvernement néo-islamiste peu fiable, l'Occident peut encore compter sur l'autre centre du pouvoir, l'« Etat-profond », piloté par l'armée, et allié sûr face à l'islamisme, du moins tant que l'adhésion de la Turquie à l'UE ne l'aura pas complètement démantelé au nom des « critères de Copenhague »...
« Le Dilemme turc ou les vraies raisons de la candidature d'Ankara », d'Alexandre Del Valle et Emmanuel R azavi. Editions des Syrtes, 19 e.
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