Interview d'Alexandre del Valle par Joseph Macé-Scaron
Le Totalitarisme islamiste,
Le Figaro, 11 novembre 2002
Interview d'Alexandre del Valle par Joseph Macé-Scaron
LE FIGARO. – Un fil rouge parcourt votre dernier livre, c'est la question de savoir s'il est encore autorisé de critiquer l'islam...
Alexandre DEL VALLE. – En France, à l'heure actuelle, il est pratiquement impossible de critiquer l'islam et de pointer les différences de cette religion d'avec le système de valeurs occidentales. La simple mise en évidence de différences radicales entre ces deux univers civilisationnels est considérée, dans le meilleur des cas, comme un signe d'intolérance, et, dans le pire des cas, comme un délit raciste. Une islamophobie aggravée.
Le Figaro: Comment expliquer ce refus de la critique?
ADV: En vertu d'un glissement progressif vers l'ethnicisation de l'islam. On s'est mis, peu à peu, à confondre la confession musulmane avec une appartenance ethnique. Un amalgame s'est instauré entre le communautarisme ethnique, revendications islamiques et ethnies extra-européennes. Or jamais pareil privilège – ou plutôt pareil piège – n'avait été tendu aux minorités issues des vagues d'immigration antérieure – je pense aux Italiens, aux Espagnols, aux Polonais qui ont épousé la France. Comment expliquer cette surenchère ethniciste? Eh bien, je vois l'action de certains milieux subversifs. Certains militants d'extrême gauche acharnés à détruire la République, à déstabiliser l'État, à lui imposer une révolution permanente. Tout un militantisme qui a prospéré d'abord, avec les intentions les plus louables, autour des «potes» de SOS Racisme, avant de succomber à un communautarisme ethno-confessionnel. Au fil des ans, des notions aussi différentes que l'islamité, l'arabité, la maghrébinité et l'appartenance extra-européenne ont été assimilées les unes aux autres. Dans cette logique, toute atteinte contre l'islam apparaît assimilable à du racisme ethnique. Le mot de beur a d'ailleurs connu un étrange destin. Après avoir fait l'objet d'un vif engouement, il a été délégitimé, pour être finalement rejeté au milieu des années 90. C'était l'époque où les Beurs ont réagi contre leur instrumentalisation «festive» par les socialistes.Comme le mot maghrébin ne leur paraissait pas forcément satisfaisant, ils se sont repliés vers les termes de musulman ou de muslim, à l'instar des Black Muslims américains. Cette assimilation, dénoncée par Maxime Rodinson, entre l'ethnie et l'islamité, est aujourd'hui tout à fait préjudiciable.
Le Figaro: Ce raccourci n'a-t-il pas favorisé la dérive vers l'islamisme ?
ADV: De l'ethnie, on passe aisément à l'islamisme. L'ethnique sert plus exactement de camouflage idéologique à l'islamisme. Tarik Ramadan, idéologue préféré des Frères musulmans en Europe et lui-même petit-fils de leur fondateur, Hassan al-Banna, justifie sa posture islamiste au moyen d'une logique néo-identitaire à base ethnique. Selon Ramadan, c'est au nom du droit à la différence que l'on doit respecter les versions islamistes de l'islam et consentir des aménagements de la République au profit du communautarisme islamliste. Il s'agit d'une stratégie très au point dans laquelle l'islamisme pointe derrière l'ethnique. Le but dissimulé de l'ethnicisation est de justifier une percée du totalitarisme islamiste. Dans ses discours, Tarik Ramadan passe systématiquement du mot ethnique au mot confessionnel. Il joue sur la porosité de la frontière sémantique. Dans sa conception, la laïcité est considérée comme un lèse-ethnicité. Le vrai danger qu'elle représente, pour ceux qui la contestent, c'est en fait qu'elle constitue un lèse-islamité. Une logique perverse s'installe, qui permet à certains de penser: «Je suis maghrébin et, en vertu du droit à la différence, on ne peut pas m'empêcher d'être pour le voile.» Quii, en l'espèce, pratique l'amalgame? Qui fait du racisme? L'ethnique est une aubaine pour les militants de l'intolérance.
Le Figaro: A partir de telles approximations, une confusion ne s'installe pas, dans l'esprit de nombreux contemporains, entre l'islam modéré et l'islamisme ?
ADV: Une grande confusion s'est installée dans les esprits sous couvert de nostalgie de l'islam andalou, ou de celui de la Sicile arabo-musulmane. L'islamisme le plus dangereux s'abrite derrière une référence idéalisée à l'islam andalou. Il ne compte un grand nombre de convertis de fraîche date. Preuve que le soutien à l'islamisme au nom d'une islamité mythifiée de l'Europe à l'époque andalouse, fait des progrès dans les esprits.
Le Figaro: Vous évoquiez à l'instant les nouveaux convertis. N'ont-ils pas, justement, un rôle clé dans la stratégie islamiste?
ADV: Les immigrés ou enfants d'immigrés ne font pas de bons islamistes terroristes, car ils sont trop repérables. Al-Qaida, qui montre une capacité littéralement mafieuse à déjouer ses adversaires en se recyclant, mise de plus en plus sur des cellules de convertis. On connaît le cas typique des convertis de Lille, de Roubaix, de Lyon et Bordeaux. Autant de villes qui sont, avec Paris, et loin devant Marseille contrairement aux apparences, les principales zones de recrutement. Kelkal vient de la région lyonnaise, et les disciples de Tarik Ramadan ne se comptent plus en région Rhône-Alpes, frontalière de la Suisse, bastion traditionnel des Frères musulmans. De très nombreux recrutements au sein des milieux délinquants ont lieu auprès des Français déboussolés, en veine d'une identité «convulsive», apte à compenser leur déracinement. Le syndrome Lionel Dumont. Dumont était étudiant. Il aurait pu être brillant, même. Mais - hasard de la vie? -, il s'est mis à fréquenter des islamistes. Et c'en a été fini de lui. Mais on oublie souvent de rappeler que les convertis à l'islamisme sont souvent issus des milieux antisionistes et anti-américains radicaux d'extrême gauche et d'extrême-droite, phénomène que j'ai nommé la “convergence des totalitarismes rouge-brun-vert. C'est de ce vivier d'admirateurs du Grand Mufti de Jérusalem Al-Husseini, de Carlos ou des Brigades rouges qu'Al Qaïda recrute actuellement.
Le Figaro: Pour qualifier le phénomène, vous parlez de «otalitarisme vert», dites-vous. Certains objectent qu'une nébuleuse terroriste sans Etat ne fait pas un totalitarisme...
ADV: Pourtant, on peut tout à fait parler de totalitarisme. Le totalitarisme, avant d'être incarné par un État, fut surtout un mode de pensée. On l'a bien vu avec le totalitarisme communiste, avant de s'incarner dans dans un État, avant de cadrer avec un projet stato-national, a d'abord été une idéologie, c'est-à-dire, au sens de Hannah Arendt, la logique d'une idée. Pourquoi n'en serait-il pas de même du totalitarisme islamiste? Dans son immense majorité, la population musulmane de l'Europe est pacifique, mais 10 à 15 % de fanatiques constituent une vraie minorité de blocage. C'est sur elle que peut s'appuyer le totalitarisme vert, pour assurer son expansion. La doctrine totalitaire de l'islamisme progresse, parce que nous laissons s'exprimer les adeptes du totalitarisme islamiste, les formateurs, les imams intégristes dans nos banlieues. On a jeté l'immigration musulmane en pâture à l'islamisme.
Le Figaro: En France, plus spécifiquement, où en est-on?
ADV: Le danger du totalitarisme islamique, c'est que cette doctrine adopte une stratégie victimiste de progression subversive par étapes. Une stratégie indirecte, autrement dit. Si les frères musulmans ont d'ailleurs choisi Tarik Ramadan pour idéologue favori , c'est aussi en grande partie parce que ce dernier utilise des techniques tout à fait souples, les mots de laïcité, tolérance etc. L'intelligence des islamistes repose sur le chantage et la surenchère. Ils avancent masqués en extorquant des concessions aux Etats occidentaux. Ces dernières paraîtraient exorbitantes si elles étaient exprimées sans ambages. Or on procède par grignotages successifs. A l'école, on réclame la mise à l'index de tel ou tel auteur, on demande, dans telle ou telle bibliothèque municipale, la censure de tel ou tel auteur «impie». Mais si les interlocuteurs républicains ont le malheur d'émettre des réserves, on cruiminalise leur position en recourant à l'artillerie lourde. En propageant la certitude qu'une persécution est à l'oeuvre, on parvient à ressouder les rangs des musulmans du monde entier qui, pourtant, ne sont pas tous portés à l'islamisme, notamment les maghrébins auxquels le salafisme est totalement étranger. Il est délirant de craindre des guerres civiles. Il est urgent, en revanche, de freiner la course au tribalisme. Car il promet, pour le coup, des guerres civiles larvées, surtout dans ces zones de non-droit des villes, où la haine à mort de l'autochtone (le «judéo-chrétien») pourrait bien devenir une mode
Le Figaro: Les solutions? Dénoncer, chaque fois qu'on le peut, l'«islamiquement correct»?
Alexandre del Valle: Oui, et cela passe d'abord par un soutien actif aux plus modérés des musulmans, qui sont aussi les plus bâillonnés. Pourquoi ne pas mettre à la tête d'un Crif musulman de France une personnalité comme Soheib Bencheikh, l'imam de Marseille? Pourquoi ne pas interdire, sans tarder, tous les mouvements qui se réclament du révisionnisme et du nazisme, c'est-à-dire, aussi, les mouvements islamistes radicaux? L'antisémitisme et l'antioccidentalisme du totalitarisme vert serait-il par hasard plus acceptable que ceux des totalitarismes rouge et brun? Il ne faut pas avoir peur d'appliquer les lois antiracistes aux racistes musulmans. De dissoudre ces milliers d'Unité radicale qui prospèrent dans l'islamisme. On ne se gêne pas, dans ce pays, pour couvrir de dérision l'Eglise catholique. Certains, dans leurs organes de presse militants, attaquent le judaïsme, ses principes et son histoire, dans des termes qui n'ont rien à envier au Stürmer. Et des médias se font un plaisir d'insister sur la fraction monoritaire d'extrêmistes religieux israéliens, commer si elle était représentative du judaïsme. Pour l'islam, c'est l'extrême inverse. Quand on en parle, c'est toujours pour le valoriser. Pour édulcorer les problèmes qu'il pose. Ou encore – si on est acculé à les reconnaître –, pour les mettre aussitôt sur le compte de la domination occidentale et du «complexe du colonisé». Même Taslima Nasreen est accusé d'«islamophobie». «L'islamiquement correct», sous prétexte de ne jamais heurter la sensibilité des islamistes, voue l'islam aux islamistes et le fige dans l'obscurantisme.
Le Figaro: Les pouvoirs publics combattent-ils cet islamiquement correct?
ADV: Sous prétexte qu'il n'existe pas de clergé en islam,les pouvoirs publics ont été portés à traiter avec la base. Le problème, c'est que la base compte un grand nombre d'ennemis acharnés des valeurs républicaines. Or, sans comparer les deux religions, je pense que l'islam aurait tout à gagner d'une organisation consistoriale, comme celle que connaît le judaïsme français. L'urgent, pour les musulmans de France, c'est de se trouver des interlocuteurs dignes d'eux. En Turquie ou en Tunisie, le pouvoir politique, souvent abusivement critiqué, a imposé, par le haut, un islam «républicain» sur lequel la base était inacapable de se mettre d'accord. Pourquoi la France serait-elle plus islamiste que la Tunisie ?
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