Pierre Rehov de retour Irak.
Après le succès de Suicide Killers aux USA, Rehov termine son 9e documentaire sur le terrorisme. Il livre à Alexandre del Valle pour France Soir ses impressions iconoclastes sur l'actualité irakienne
F/S : De retour d'Irak, quel bilan dressez-vous de la présence américaine ?
P/R : Jusqu’a il y a six mois, ils avaient mal planifié l’après guerre. Ce qui devint un bourbier fit le lit de leurs détracteurs. Mais depuis un an, Washington a compris que l’on ne peut pas maintenir la sécurité des Irakiens et des soldats américains avec un nombre de troupes aussi peu élevé. Et que l’on ne peut confier l’organisation des infrastructures à un gouvernement fantoche, quoique démocratiquement élu. Les Irakiens ne sont pas habitués à la démocratie et n'ont pas de conscience politique. Les Etats-Unis se sont donc substitués au Gouvernement local: leurs soldats assurent un rôle civil sur le terrain, mettant officieusement en place une sorte de plan Marshal.
F/S : Quel est le moral des troupes US ?
P/R : J’ai trouvé des soldats motivés et convaincus, davantage qu’on voudrait le faire croire. Leur moral est au plus haut depuis l'arrivée des 30 000 hommes supplémentaires (Surge). La victoire américaine est d'avoir obtenu la pleine collaboration des Irakiens de la rue, qui dénoncent les membres d'Al- Qaeda depuis qu’ils se sentent enfin protégés. Bilan : 70 % violence en moins pour l’ensemble de l'Irak. 90% de moins contre les Américains. J'ai constaté l’allégresse des jeunes Irakiens attirés par la culture occidentale assimilée aux Etats-Unis.
F/S : Pourquoi les médias français ne disent pas cela?
P/R : A cause d’une tradition française anti-américaine se complaisant le soi-disant échec US. Les années Chirac furent l’apogée de cette stratégie pro-arabe constatée dans le conflit israélo-palestinien et lors de la guerre de 2003 contre l'Irak. Je n'ai pas vu beaucoup de journalistes français sur place. J’ai eu la chance d’être intégré dans l'armée américaine pendant plusieurs semaines. Les journalistes rencontrés, américains, russes ou allemands, partagent mon point de vue. Dans un bureau parisien, alimenté par les dépêches AFP, on constate difficilement l’espoir dans l’avenir et les succès constatés sur place. Les medias français et occidentaux se sentent gênés de s'être trompés et souhaitent souvent un échec, voire une révolte irakienne contre « la botte américaine ». C’est hélas une tradition gaulliste et post-communiste.
F/S : Ce que vous dites n'est pas très politiquement correct…
P/R : J'ai développé pendant mes années de reportage au Moyen-Orient une aversion pour le politiquement correct, qui prône une vision manichéenne du monde dans laquelle l'Occidental, l'Israélien, le Serbe, le libéral sont l'incarnation du Mal contre qui tout est permis, tandis que leurs adversaires palestiniens, arabes, albanais, sont intouchables, et la violence barbare excusée au nom d’idéaux de la seconde moitié du vingtième siècle, dépassés aujourd’hui.
F/S : Les soldats resteront combien de temps en Irak?
P/R : Ils seront obligés de partir dans trois à cinq ans. Mais ils garderont des bases, comme au Koweït et en Arabie saoudite. L'Irak est voisin de l'Iran, et les Etats-Unis auront toujours besoin de troupes aux frontières d’un Iran nucléaire.
F/S : Et si les démocrates gagnent les élections ?
P/R : Je crains qu’ils ne précipitent le départ américain, erreur totale, car c’est ce que souhaite Al Qaeda et les groupes extrémistes chiites actuellement pourtant affaiblis. Leurs ressources sont taries, leurs réseaux progressivement démantelés, leur organisation armée éparpillée, ce qu’atteste la résurgence des attentats suicides aveugles remplaçant les batailles rangées, faute d’armes et d’armées. Or plus les Irakiens se sentent en sécurité grâce aux troupes US, et aux milices irakiennes organisées par les américains, et moins ils ont la tentation de rejoindre les rebelles. Avant, on rejoignait les troupes Al Qaeda et autres organisations terroristes plus par peur et désespoir que par conscience nationaliste. Aujourd'hui, les Irakiens laissent tomber la rébellion car ils sont plus confiants en l’avenir. S’ils se sentent trahis par le départ précipité des Américains, ils se retourneront contre eux. Ils ne comprendraient pas ce départ.
F/S : Est-ce vrai que les Chrétiens d'Irak ont peur ?
P/R : Une grande part des Chrétiens de Bagdad s'est réfugiée au Kurdistan. Dès qu'un Chrétien part, ses biens sont pris par les populations locales non-chrétiennes. La situation varie selon les lieux. A Doura, quartier sud de Bagdad où j’ai passé le plus de temps, peu de Chrétiens sont partis, leurs boutiques sont encore ouvertes, mais c'est une exception. Il plane hélas sur eux une menace. Beaucoup de Chrétiens ont souffert d'être perçus pro-Occidentaux ou pro-américains.
[Encadré I] Sexe et Terrorisme : Le plus fort des plaisirs étant le plaisir sexuel, le refoulement des pulsions est le principal moteur de l’acte terroriste-suicide commis au nom d’une cause religieuse, territoriale, tribale, explique P. Rehov. Pour son film en cours de production, Rehov a parcouru les territoires palestiniens, le Japon, où il a rencontré des Kamikazes de la deuxième guerre mondiale, et les USA. Il souligne les similitudes entre la psychopathologie d’un gamin palestinien rêvant de devenir un « martyr » et celle de l’étudiant coréen Cho, qui a massacré 32 personnes à Virginia Tech avant de se tuer. Chez le terroriste-suicide (contrairement au Kamikaze japonais qui se considérait comme un guerrier luttant pour défendre son pays), l’angoisse de la mort est liée à la culpabilité des interdits codifiant son passage dans l’au-delà. La notion de « pur et impur » remplace celle de « bien et de mal ». Partout, l’on retrouve l’omniprésence du sentiment d'humiliation, violence enracinée dans des frustrations sexuelles refoulées. La culpabilité face au désir se transforme en haine de soi, de ce corps qui porte le désir et qu’il faut détruire. Rehov a interrogé plusieurs candidats au « martyre » islamiste, tristes d’avoir échoué dans leur mission car n’ayant jamais bu d’alcool ni touché une femme, et de ce fait certains de mériter la récompense suprême des martyrs en accomplissant cet acte extrême. Plus récemment, la « libération féminine » en milieu islamiste a produit des kamikazes femmes, autorisées par une Fatwa de l’Imam Youssef Al Qardaoui, idéologue du Hamas et d’Al Jazeera…
[Encadré] Les Cellules Blanches. Thriller mélangeant politique fiction, guerre antiterroriste et parcours initiatique, Cellules Blanches* est un grand roman géopolitique, documenté et d’un réalisme effrayant. Jeune appelé sous les drapeaux pendant la première guerre du Golf, Théo Collin se découvre un talent de tueur d’élite. 15 ans plus tard, alors que l’Occident est la cible d’attentats-suicide, Théo intègre une organisation aux méthodes calquées sur Al Qaeda. Sa femme et sa fille sont enlevées. Il est prisonnier d’un camp d’entraînement secret au Mexique, où adultes et enfants apprennent à se battre pour une armée privée : les Cellules Blanche, face aux cellules terroristes. Dans ce roman épique, Pierre Rehov ce demande jusqu’où le système démocratique, affaibli par ses propres valeurs, peut-il aller pour défendre ces mêmes valeurs ? Interrogé plus d’une fois sur les moyens de lutter contre le terrorisme-suicide, alors que ses activités de réalisateur de documentaires le conduisaient à interviewer terroristes-suicide et organisateurs d’attentats, l’auteur a imaginé sans le juger un monde où la fin justifierait les moyens, et où la défense des libertés conduirait aux pires extrémités. Noir jusqu’au bout, Cellules Blanches envisage un système de défense sans limites, tout en dénonçant ses excès et ses dangers. Rehov poursuit ainsi le célèbre débat initié par le grand épistémologue Karl Popper dans The Open society and its ennemies. * Pierre Rehov, mars 2008, Albin Michel, 22 euros.


#1 - Edmond Danijean 26.04.2008 14:48 - (Répondre)
Roman extraordinaire, un vrai "trhiller de l'été". Je recommande vivement "Cellules Blanches" de Pierre Rehov à tout amateur de lecture à sensations fortes. Merci Mr Del Valle d'en avoir si bien parlé et de me l'avoir fait connaître.
#2 - Del Valle alexandre 26.04.2008 20:56 - (Répondre)
merci à vous pour votre commentaire, je transmets à Pierre Rehov qui est aujourd'hui aux Etats-Unis, Bien cordialement, Alexandre