La visite de Nicolas Sarkozy en Chine: retour à la realpolitik
La visite d’Etat de Nicolas Sarkozy en Chine a fait couler beaucoup d’encre. Sarkozy a notamment participé à l’ouverture de l’Exposition universelle de Shanghai, la première jamais organisée par la Chine.
L’Exposition, qui accueillera sur six mois 100 millions de visiteurs, permet à Pékin de redorer son blason, puis d’exposer son gigantesque marché et sa puissance au reste du monde. Le message a été bien reçu par l’Elysée, qui soutient « la politique d’une seule Chine », dont « Taïwan et le Tibet font partie ». Ce « respect des intérêts fondamentaux chinois », salué par la Chine, a choqué ou déçu ceux qui avaient apprécié les remontrances sarkozyennes sur le Tibet, la rencontre avec le dalaï-lama, la menace de boycotter l’ouverture des JO de Pékin ou la dénonciation du cours anormalement bas de la monnaie chinoise.
En fait, la plus grande dictature rouge de la planète sait que son marché pèse plus lourd que les droits de l’homme. Alors que les économies occidentales peinent à sortir de la crise financière, l’empire du Milieu renoue avec une croissance à 12 %. D’où la relance de l’« important partenariat stratégique » franco-chinois jadis instauré par de Gaulle pendant la guerre froide au nom de la realpolitik. Preuve que Nicolas Sarkozy est fidèle à cette stratégie : en dépit des sujets qui fâchent (mais exclus de l’ordre du jour), il s’agit de sa quatrième visite en Chine et de sa deuxième visite d’Etat après celle de novembre 2007, cas unique pour un président français durant un mandat.
Une « géo-économie » combative
En fait, ce voyage avait trois objectifs géopolitiques : 1) améliorer la médiocre position (14e place) de la France en Chine en termes d’échanges ; 2) poursuivre la stratégie de rapprochement avec les puissances « Bric » (Brésil, Russie, Inde, Chine), notamment pour bloquer le programme nucléaire militaire iranien en persuadant la Chine et la Russie (dont Sarkozy s’est rapproché pour les mêmes raisons lors la visite récente de Medvedev à Paris) de voter des sanctions contre Téhéran ; 3) édifier un « nouvel ordre monétaire multipolaire » avec la Chine en vue de la préparation du G20 par la France, afin de conjurer la crise financière internationale. Dans cette perspective ambitieuse, la morale laisse la place à la stratégie. D’où la confirmation de la visite d’Etat à Paris du président chinois, Hu Jintao, à l’automne prochain. Un bon signe pour les échanges franco-chinois, quoique entravés par deux écueils : protectionnisme et détournement de transfert de technologies. Certes, en novembre 2007, Sarkozy était revenu de Chine avec 20 milliards d’euros de contrats (commandes de 160 airbus A320 et A330, vente de deux réacteurs EPR…).
Mais le futur C919 chinois motorisé par une filiale de Safran concurrence déjà l’A320... Concernant les projets de TGV, de métros ou de trams, les constructeurs français craignent le rapt de leur savoir-faire « high-tech » et Alstom déplore des difficultés d’accès au marché. En fait, pour survivre à la concurrence industrielle de l’Inde et de la Chine, et s’ouvrir aux nouveaux marchés, la France doit miser sur les créneaux novateurs de l’urbanisation et du développement durable, où Suez et Veolia sont bien placés (eau, traitement des déchets, efficacité énergétique), thèmes forts de l’Exposition universelle de Shanghai. L’avenir se jouant dans cette Asie concurrente et mimétique, des pans entiers de l’industrie européenne classique seront détruits tôt ou tard. Or, l’Europe refusant par dogme tout protectionnisme, seuls les pays novateurs dotés d’une « géo-économie » combative survivront, d’où la realpolitik de Nicolas Sarkozy, incompréhensible aux tenants de l’« idealpolitik ».

