Au moment où le Premier Ministre turc Recep Tayyip Erdogan effectue une visite à Paris ayant pour but de convaincre les sceptiques qu'Ankara est désormais prête à intégrer l'Europe, le débat sur l'entrée de la Turquie dans l'Union et sur les frontières de l'UE mérite d'être relancé. Aussi est-il nécessaire tout d'abord de répondre aux principaux arguments des partisans de la candidature turque puis d'expliquer quelles seraient les conséquences géopolitiques l'adhésion d'Ankara.
- Dire que la Turquie est historiquement européenne est aussi vrai que de dire que la France, en tant qu'ex-puissance coloniale, est africaine. La Turquie n'est pas plus européenne par sa géographie (excepté Istanbul et la Thrace) que: par ses moeurs (endogamie clanique, crimes d'honneurs, statut des femmes anatoliennes, discriminations ethno-religieuses, etc) ou sa conscience civilisationnelle. Les Turcs se définissent comme un peuple asiatique dont l'Age d'Or est l'apogée de l'Empire ottoman, et si une faible minorité kémaliste ou issue des quartiers privilégiés d'Istanbul se sent européenne, les habitants des favelas d'Istanbul et des campagnes de l'Anatolie se reconnaissent plus dans le voisin irakien que dans l'Européen du Nord ou même dans le Grec chrétien. La récente nomination d'un citoyen turc à la tête de l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI, pro-saoudienne), puis les propos irrédentistes inquiétants d'Erdogan accusant la Grèce de « persécuter les Turcs-musulmans » de Thrace, ou encore la politique panturque d'Ankara en Asie centrale et dans le Caucase, montrent bien que la Turquie demeure ce pays « dreaming west and moving east ».
- Invoquer « l'irréversibilité » de la candidature turque sous prétexte qu'Ankara a signé un accord d'association en 1963, est membre de l'Otan et du Conseil de l'Europe, ou au titre dune « promesse», ne tient pas. L'Otan et le Conseil de l'Europe ne sont pas des sas d'entrée dans l'Union. En réponse à la demande officielle d'adhésion d'Ankara, (1987), rejetée, le Parlement européen avait voté une résolution - occultée aujourd'hui - exigeant en vain comme préalable la reconnaissance du génocide arménien, l'amélioration du sort des minorités, puis le retrait de Chypre. C'est donc Ankara qui na pas rempli ses obligations et non l'inverse. Loin d'être un dû, le processus d'intégration de la Turquie peut être interrompu à tout moment sur décision d'un Conseil européen, d'un rapport négatif de Bruxelles ou par le veto d'un Etat membre.
- Dire qu'il « faut » intégrer la Turquie afin de démontrer que l'Europe n'est pas un « club chrétien » et ne « rejette » pas un candidat islamique est absurde : demande-t-on a la Ligue arabe d'intégrer Israël ou l'Inde pour prouver quelle n'est pas un « club musulman » ? Ce mauvais procès renverse les rôles, car c'est à la Turquie de prouver quelle n'est pas un « Club musulman » : il y a plus de Turcs-musulmans à Paris que de Chrétiens dans toute la Turquie (100 000), pays « purifié » musulman à 99 % depuis le génocide de 1,5 millions de chrétiens arméniens et assyro-chaldéens (1916) puis l'expulsion de 2 millions de Grecs en 1922, forfaits qui n'ont hélas jamais fait l'objet du moindre travail de mémoire, la négation du génocide étant enseignée dans les écoles. Ankara continue d'ailleurs de nier les minorités kurde, assyro-chaldéenne, catholique et alévie.
- Dire que la Turquie demeure une « exception laïque » et un allié naturel contre l'islamisme grâce à l'héritage d'Atatürk est faux: la Turquie nouvelle autorise et réclame tout ce que rejetait Kémal : le voile, les partis islamiques, les Confréries, les cours de religion obligatoires. Ses lois contre le blasphème condamneraient Atatürk lui-même ! Le kémalisme a connu un coup d'arrêt dès les années 50-60, avec les gouvernements Menderes et Démirel, et il est politiquement mort sous Turgut Ozal, ce grand artisan de la réislamisation qui abolit l'article 163 interdisant les partis islamistes. Comment peut-on soutenir qu'un pays dont 70 % des femmes sont voilées, dont l'Etat entretient 90 000 imams et des milliers de mosquées, mentionne les religions sur les cartes d'identité, interdit la haute fonction publique et militaire aux non-Musulmans, et qui est dirigé par un parti (l'AKP) issu d'un courant islamiste victorieux aux élections depuis le début des années 90 (les grandes municipalités sont dirigées par les islamistes depuis 1995), est encore un pays laïque ? Bannie des textes, la Charià demeure ancrée dans les têtes de ceux qui ont voté pour l'AKP, ou lu le bestseller de son directeur de campagne, Dilipak, intitulé Vive la Charià !.
- On nous explique que les islamistes turcs au pouvoir sont des « modérés » et des pro-occidentaux qui maintiendront les liens avec l'Otan et Israël. C'est oublier les propos du Premier Ministre Erdogan ou de son ministre des affaires étrangères, le pro-saoudien Abdullah Gül, justifiant la polygamie devant un auditoire du SPD allemand, expliquant que « la démocratie n'est pas un but mais un moyen », ou se félicitant d'avoir reçu à Istanbul le chef terroriste afghan Gubuldin Hekmatyar. Quant aux liens avec Israël, Erdogan a prévenu qu'il les romprait si Sharon continuait à « persécuter les Palestiniens ». Les alliés américains savent eux aussi depuis la guerre d'Irak que la Turquie réislamisée ne coopèrera plus jamais comme avant. D'autant qu'Erdogan a reproché à Georges Bush, lors du sommet de l'Otan de juin, sa politique « pro-kurde » en Irak, Ankara revendiquant une partie de ce pays au nom la même « politique des minorités » qu'elle invoque a Chypre ou en Thrace
- L'intégration de la Turquie permettrait à celle-ci de « poursuivre sa démocratisation », nous dit-on. L'UE est certes un espace de paix et de démocratie, mais elle est située du point de vue civilisationnel, donc naturellement « réservée » aux peuples de culture judéo-chrétienne marqués par la pensée gréco-latine situés en Europe, ce qui fait déjà beaucoup de monde à démocratiser avant la Turquie, l'Ukraine, la Biélorussie et la Russie étant infiniment plus européennes. Toute entité géopolitique doit avoir des limites claires, faute de quoi nous avons affaire à un phénomène néo-impérial ayant vocation à s'étendre à l'infini. Les rapports de la Commission (5 novembre 2003) ou du Parlement européen (Oostlander du 17 avril) ont montré par ailleurs que si la Turquie a réalisé des réformes sur le papier, celles-ci n'ont pas trouvé de traduction sur le terrain : les Kurdes sont toujours privés de leurs droits, les tribunaux ont confirmé la condamnation des députés kurdes à 15 ans de prison ; les fondations religieuses chrétiennes ne peuvent toujours pas collecter de dons ; les délits d'opinion sont toujours plus sévèrement punis que les « crimes d'honneurs » ; les troupes militaires turques occupent toujours Chypre et le génocide arménien fait l'objet d'un négationnisme d'Etat relayé sans complexe par le Gouvernement AKP (un monument de 45 m, construit le long de la frontière arménienne, commémore le « génocide de 150 000 Turcs musulmans par les Arméniens »). Si l'Europe ne doit avoir d'identité que «droit-de-l'hommiste », alors la reconnaissance du génocide arménien et la levée du blocus azéro-turc qui étouffe l'Arménie devraient primer sur les « critères de Copenhague ».
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Nos dirigeants ont-ils seulement conscience que la Turquie dans l'Europe deviendra l'Etat prépondérant de l'Union : dès 2020, Ankara disposera de 100 députés turcs majoritairement islamistes au Parlement européen (contre 72 pour la France et 98 pour l'Allemagne) ; sera la première puissance militaire et démographique de l'Union (bientôt 100 millions d'habitants et 850 000 soldats) ?
L'entrée de la Turquie dans l'Union ouvrira la boîte de Pandore de l'élargissement. Pourquoi refuser ensuite les 200 millions de turcophones du Caucase et d'Asie centrale ou les Etats du Maghreb? LUE héritera de tous les contentieux géopolitiques (eau, frontières, minorités, etc) que la Turquie entretient avec ses voisins. Sans oublier les trafics de drogue, d'armes et d'immigrés clandestins dont elle est une des plaques-tournantes majeure.
L'Union aura comme voisins directs, l'Iran des Mollah et la Syrie, parraines du Hezbollah ; l'Irak du Jihad anti-occidental dAl Qaïda ; l'Azerbaïdjan et la Géorgie, points de passages des islamo-terroristes du Jihad tchétchène ? Malgré cela, les partisans de la candidature turque affirment que cela nous permettra de conjurer le choc des civilisations et de combattre la menace islamiste
L'Europe serait une chance pour la démocratie turque, nous dit-on. Elle sera surtout une chance pour les islamistes turcs, jusque là condamnés à édulcorer leur programme et à subir l'alliance avec l'Amérique et Israël tant que les militaires contrôlent le pays. Jadis conspué par Erdogan, le « club chrétien » est désormais le seul allié objectif extérieur capable d'imposer le démantèlement du pouvoir militaro-kémaliste, ceci dans la perspective de laver l'affront subi en 1923 lors de l'abolition du Califat et de la Charià après avoir parachevé la dékémalisation du pays. Ne serait-ce que pour préserver l'exception kémaliste tant invoquée par les turco-euphoriques, les dirigeants européens devront réfléchir à deux fois avant de déclencher un processus qu'ils ne maîtriseront plus.
Alexandre del Valle vient de publier aux éditions des Syrtes La Turquie dans l'Europe, un cheval de Troie islamiste ?
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